Homéopathie : pour le plaisir d'en beurrer une couche de plus

BLOGUE / (À l'occasion de la publication d'une excellente enquête du collègue Philippe Mercure, de La Presse, qui a «pincé» plusieurs pharmaciens à recommander un «remède» homéopathique alors qu'ils sont supposés suivre la science, je republie ici un billet de 2016 sur ce même «remède». Pour en «rajouter une couche de plus», oui, mais aussi parce que ce billet n'était plus disponible sur le web, à la suite de la séparation des serveurs de La Presse et du Soleil, en 2017, et qu'il m'avait déjà été re-demandé à quelques reprises par des lecteurs qui ne le trouvaient plus nulle part.)

Les habitués de ce blogue savent toute l'admiration que je voue à l'homéopathie. Non, vraiment : distiller de l'eau pour y diluer des ingrédients loufoques jusqu'à des degrés complètement absurdes, prétexter ensuite que l'eau a une «mémoire» et se souvient toute-seule-comme-une-grande desdits ingrédients loufoques même s'il n'en reste plus la moindre trace, puis la verser sur des pilules de sucre (qui doit lui aussi avoir une «mémoire», faut-il croire) et vendre le tout à quiconque est assez crédule pour payer, tout en faisant toujours tout pour éviter que l'efficacité de ses produits soit évaluée comme du monde, c'est. comment dire. c'est tout un plan d'affaires, messieurs-dames, tout un plan d'affaires.

Et quand ce genre de plan parvient à traverser les siècles, qui plus est les siècles les plus scientifiques de l'histoire humaine, eh bien chapeau bas ! Voilà une démonstration fort belle, bien qu'involontaire, du fait que l'«ère de la post-vérité» a peut-être commencé plus tôt qu'on le croyait.

Bref, tout cela pour dire qu'aussitôt que j'ai vu le Pharmachien, alias Olivier Bernard, à Tout le monde en parle (en différé, je l'avoue) cette très belle enquête de Philippe Mercure, de La Presse, j'ai été pris d'une violente envie d'en ajouter une couche de plus. Sans doute mon côté sadique qui se réveille. Et comme le segment sur l'homéopathie me semblait manquer un peu d'exemples concrets, sans doute coupés au montage, permettez-moi de vous dire quelques mots sur l'«oscillococcinum», prétendu casse-grippe qui est un des plus grands vendeurs (sinon le plus grand) de la pharmacopée homéopathique.

Il s'agit d'extraits de coeur et de foie de canard dilués à «200C», lit-on sur les boîtes du produit. Dans le système de notation homéopathique, cela signifie que l'ingrédient a été dilué 200 fois au centième : pour une partie de canard, on trouve 100200 parties d'eau (ou si l'on préfère : 10400, soit un «1» suivi de 400 zéros). Maintenant, dans son entrevue, M. Bernard a parlé d'«une goutte d'eau dans tous les océans du monde» pour illustrer le degré de dilution des produits homéopathiques. De manière générale, l'image est bien choisie, et elle est même raisonnablement exacte pour beaucoup de ces machins. Mais en ce qui concerne le populaire oscillococcinum, messieurs-dames, c'est tout un euphémisme.

Même si on ne prenait qu'un seul atome de canard et qu'on le mélangeait à tous les océans du monde, on n'arriverait pas à 10-400, et on n'en serait même pas proche. En fait, on estime qu'il y a autour de 1080 atomes dans tout l'Univers observable. Oui oui, z'avez bien lu : on prend toutes les étoiles, toutes les planètes et tous les autres objets contenus dans l'Univers, on compte chacun de leurs atomes, et on arrive à environ 1080. La «dilution» de l'oscillococcinum revient donc essentiellement à multiplier l'Univers par 10320 (rien que ça) et y ajouter un seul atome de canard. Ensuite, il paraît qu'il est important de bien brasser, les homéopathes appellent ça «énergiser» le mélange.

Il est évident, bien sûr, que ledit «mélange» vendu en pharmacie est (hormis un coup de chance extraordinaire du fabricant) totalement exempt de la moindre trace de canard. Mais ce serait largement surestimer les bases scientifiques et factuelles de l'homéopathie que de croire que c'est là le pire, dans toute cette histoire. Je vous jure.

«Oscillococci» est le nom qu'un médecin et homéopathe français du début du XXe siècle, Joseph Roy, a donné à une bactérie qu'il a découverte chez des patients atteints de la tristement célèbre grippe espagnole, à la fin de la Première Guerre mondiale. La bestiole, a décrit Roy, semblait se tortiller ou «osciller», d'où son nom. Comme la base théorique de l'homéopathie veut que l'on puisse traiter les symptômes d'une maladie en faisant ingérer au patient des quantités infimes de toxines qui provoquent les mêmes symptômes (ce qui est, en soi, totalement abracadabrant, mais passons), Joseph Roy y a vu un filon intéressant pour la grippe. Et comme ce même Joseph Roy est également parvenu à isoler cet oscillococci dans des tissus de canards, on comprend aisément l'origine de ce prétendu casse-grippe.

Mais voilà, il y a un petit problème, ici. Non, ce n'est pas le «mode d'action» sans queue ni tête que prétend avoir l'homéopathie. Non, ce n'est pas non plus le fait qu'il ne reste plus de canard dans la préparation. Non. C'est plutôt qu'à part Joseph Roy, personne d'autre n'a jamais observé d'oscillococci. Per. Son. Ne. Jamais. Malgré des microscopes ultrapuissants dont on dispose de nos jours et des armées de microbiologistes qui décrivent chaque années des centaines de nouvelles souches bactériennes, personne n'a jamais vu cette fameuse bactérie.

C'est presque à croire qu'elle croît uniquement dans le poil de yéti, la salive de la truite à fourrure ou la flore intestinale des reptiles du Loch Ness.

Il faut quand même le faire, hein ? Pour des raisons qui ne tiennent pas debout, on dilue jusqu'au néant une bactérie qui n'a de toute manière jamais existé. Je pense que je n'en reviendrai jamais, de celle-là.