Jean-Sébastien Martin (au centre), directeur général du Centre culturel de Joliette, et le musicien Jason Bajada, en compagnie de l’animatrice de l’atelier, Geneviève Côté, de la SOCAN

Haro sur le spectateur toxique

Il perturbe le déroulement du spectacle en consultant son cellulaire, répète à haute voix les répliques d’une pièce ou les jeux de mots de Fred Pellerin, parle fort au bar pendant un «show» en formule cabaret, parfois en tournant le dos à la scène. Bienvenue dans l’univers du spectateur dit «toxique», une espèce en voie d’expansion dont les comportements inappropriés irritent de plus en plus les artistes et propriétaires de salles.

Jade Bruneau est comédienne, chanteuse et metteure en scène. Au cours des dernières années, elle a participé à la tournée des Belles-sœurs, de Grease et de Demain matin Montréal m’attend. Elle en a rapporté des anecdotes pas toujours glorieuses.

«La nuance entre un show d’humour et une pièce de théâtre, on dirait qu’il n’y en a pas. Les gens répètent les répliques après nous, se commandent un verre pendant le show. Comme comédien, on ne peut pas faire comme un humoriste ou un chanteur, décrocher et dire “excusez-moi”, sinon on brise le quatrième mur et la magie de l’histoire. On ravale, mais on n’est pas content...»

Le problème a pris suffisamment d’ampleur pour que l’événement RIDEAU, qui regroupe toute la semaine à Québec gérants et programmateurs de salles de spectacles de la province, en fasse l’objet d’un atelier, présenté à deux reprises lundi. Le titre du forum, ironique à souhait, en dit long sur le mécontentement généralisé : «Excusez-moi, est-ce que le spectacle dérange votre conversation?»

Piqué au vif par l’attitude de plusieurs spectateurs pendant un show au Corona, à Montréal, l’auteur-compositeur-interprète Jason Bajada a livré un message sur sa page Facebook et un billet vu 20 000 fois sur le site d’Urbania. «Es-tu capable de fermer ta gueule, le temps d’une toune?» s’indignait-il.

«Ç’a empiré dans les cinq dernières années, souligne le musicien. À ce show-là, les gens jasaient pendant les tounes. Le seul moment où ils ne parlaient pas, c’est quand ils tenaient leur verre de bière avec leurs dents pour applaudir.»

Un avertissement, puis deux...

Directeur général du centre culturel de Joliette et cofondateur du café culturel La chasse-galerie de Lavaltrie, Jean-Sébastien Martin en a également long à dire sur le phénomène. Plus d’une fois, il a été forcé d’intervenir pour ramener à l’ordre des spectateurs qui en menaient large.

«Au premier avertissement, ça fonctionne bien. Ils restent surpris. Au second avertissement, ils te reçoivent avec une brique et un fanal. C’est là que parfois ça dégénère. Ils nous accusent de gâcher leur soirée. Ils disent qu’ils ont payé leur billet et qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent. Souvent, la fille se met à pleurer, le gars devient agressif. Ce n’est pas anecdotique, c’est arrivé à plusieurs reprises.»

«Ils font la même affaire dans une salle de spectacle que s’ils étaient dans leur salon à écouter un film», mentionne-t-il au Soleil.

L’utilisation inappropriée du cellulaire fait également monter la moutarde au nez des artistes. L’animatrice de l’atelier, Geneviève Côté, chef des affaires du Québec et des arts visuels à la Société canadienne des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (SOCAN), a rappelé comment Pierre Lapointe avait été forcé d’intervenir, l’été dernier, auprès d’un homme qui consultait ses courriels pendant la représentation. «Ça l’avait suffisamment dérangé pour qu’il oublie les paroles de sa chanson. La personne pense que c’est discret, mais l’artiste le voit.»

«Pendant Les Belles-sœurs, des personnes ont pris des photos avec des gros flashs, poursuit Jade Bruneau, rencontrée par Le Soleil en marge de l’atelier. Avec les transitions d’éclairage, il faut faire attention après où on met les pieds. C’est assez aussi pour nous faire perdre des répliques et notre concentration.»

La comédienne montréalaise croit que le spectateur qui dérange est «un problème qui existe depuis toujours», mais qu’il l’est davantage avec l’utilisation tous azimuts des cellulaires et l’incapacité du public à vivre le moment présent. «C’est pire que pire», dénonce-t-elle.

Message percutant

Devant l’incapacité à faire comprendre le «gros bon sens» au spectateur «toxique», les intervenants estiment qu’une partie de la solution passe peut-être par la diffusion d’un message «percutant, avec un ton humoristique» avant les représentations. Avec le risque toutefois, souligne Jean-Sébastien Martin, que l’intervention finisse par tomber dans l’oreille d’un sourd, de la même façon que le passager d’un vol ne porte plus attention aux consignes de sécurité avant le décollage.

La «combinaison gagnante» réside peut-être, concluent les panélistes, dans le jumelage de ce message préventif, de l’intervention de l’artiste lui-même avant la représentation et de celle des autres spectateurs à l’endroit du récalcitrant, histoire de se donner tous les outils possibles se faire comprendre.

«Finalement, comme à la maternelle...» lance Jason Bajada.