Le visage de la Reine Élizabeth II gravé sur une tête d'épingle en or.

Graver l'invisible

BIRMINGHAM — Passé maître dans l’art de la gravure miniature, le Britannique Graham Short, 72 ans, travaille sur des surfaces aussi minuscules que la tête d’une épingle ou le bord d’une lame de rasoir, au prix d’un régime de fer.

Le «graveur le plus petit du monde» s’injecte du Botox, ingère des bêta-bloquants et met à profit la tranquillité de la nuit pour réaliser ses œuvres, au prix inversement proportionnel à leur taille : les bêta-bloquants, qui régulent le rythme cardiaque, visent à lui assurer la main la plus ferme possible. Il injecte du Botox tous les trois mois dans ses paupières pour en relaxer les muscles, et travaille de minuit à l’aube pour minimiser les vibrations du monde extérieur.

«Je sais que c’est un peu extrême [...] Cela m’obsède vraiment», a-t-il confié à l’AFP dans sa maison-atelier de la banlieue de Birmingham en Angleterre. «Je suis la seule personne à faire de la gravure miniature et c’est ce qui me motive.»

Une fois finies, souvent après plusieurs mois de travail, ses œuvres sont exposées sous un microscope, dans une boîte éclairée pour en révéler les complexités invisibles à l’œil nu.

Elles sont généralement achetées par des investisseurs en art. La plus chère, une série mêlant anglais, arabe et calligraphie, a atteint quelque 335 000 $.

Une autre, représentant le profil de la reine Élisabeth II sur une goutte d’or coulée dans le chas d’une aiguille, a été achetée par un producteur laitier écossais pour 165 000 $.

Graham Short a aussi gravé «rien n’est impossible» sur le bord coupant d’une lame de rasoir, vendue 83 000 $ à une galerie du nord de l’Angleterre.

Passé maître dans l’art de la gravure miniature, le Britannique Graham Short, 72 ans, travaille sur des surfaces aussi minuscules que la tête d’une épingle ou le bord d’une lame de rasoir, au prix d’un régime de fer.

Grain de sel

L’artiste a quitté l’école à 15 ans et effectué un apprentissage de six ans au sein d’une société de gravure, puis lancé sa propre entreprise avant ses 30 ans. Il a rapidement bâti une clientèle prestigieuse, incluant la famille royale.

Dans son temps libre, il s’essayait à la gravure miniature, travaillant d’abord avec deux loupes, puis un microscope. Contraint de jongler entre sa vie professionnelle et familiale, il a mis des dizaines d’années à achever son premier projet : graver le Notre Père sur une tête d’épingle en or de 2 mm.

«Une fois fini, je ne pouvais m’empêcher de le regarder», explique ce père de deux enfants. «Ça a changé ma vie.»

À mesure que la gravure traditionnelle déclinait, en ces temps numériques, l’artiste s’est progressivement consacré à ses œuvres miniatures, en réalisant une cinquantaine au cours des 15 dernières années, certaines sur commande.

Il a ainsi écrit le mot «amour» sur un grain de sel posé sur un cil de la femme d’un client, un oligarque russe vivant à Londres qui a fait fortune dans les mines de sel de Sibérie et voulait un cadeau de Saint-Valentin original.

Le «graveur le plus petit du monde» s’injecte du Botox, ingère des bêta-bloquants et met à profit la tranquillité de la nuit pour réaliser ses œuvres, au prix inversement proportionnel à leur taille.

«20 battements par minute»

Short s’est surtout fait connaître au Royaume-Uni en gravant en 2016 des portraits miniatures de la romancière Jane Austen sur quatre billets de 5 livres. Il les a ensuite remis en circulation. Trois seulement ont été retrouvés.

Il a récidivé cet été, gravant pour la Coupe du monde de soccer le portrait du capitaine anglais Harry Kane sur six billets de 5 livres. Quatre sont en circulation, les autres seront offerts à la Fédération anglaise de football et au joueur.

Pour arriver à graver sur des surfaces toujours plus petites, l’artiste a atteint les limites du corps humain. «Plus c’est petit, plus je dois être calme, absolument immobile», explique-t-il.

Il a essayé la méditation et des techniques de respiration : insuffisant. Il s’est alors tourné vers l’exercice physique — il nage 10 km quotidiennement — et les bêta-bloquants.

«Quand je travaille, je les mange comme des bonbons et je peux réduire mon rythme cardiaque à 20 battements par minute», souligne-t-il, contre une fréquence de 60 à 100 battements par minute pour un adulte au repos. «Ensuite, j’essaie de graver quand je suis comme mort entre les battements.»

Short n’aime pas le processus de création, il en savoure seulement le résultat. «Le meilleur, pour moi, c’est quand [les œuvres] sont finies, dans une galerie sous un microscope et que quelqu’un entre [...] et qu’il n’en croie pas ses yeux!»