Boufeldja Benabdallah, cofondateur du Centre culturel islamique de Québec, donne l'accolade à Régis Labeaume, lundi.

Grande Mosquée: l'importance de se souvenir

Les quatre jours de commémoration de la tuerie du 29 janvier 2017 qui a fait six morts et cinq blessés graves à la Grande Mosquée de Sainte-Foy se feront sur fond de recueillement, de discussions sur la religion musulmane et pour la première fois, d’échanges avec les familles des victimes.

Le rappel du drame qui a secoué la capitale s’amorcera le 26 janvier avec un colloque «Vivre ensemble avec nos différences» organisé par le Centre de prévention contre la radicalisation menant à la violence. L’événement se déroulera au Palais Montcalm. La tenue de cet événement est devenue incontournable, avance Boufeldja Benabdallah, cofondateur du Centre culturel islamique de Québec. Il tient à différencier la religion musulmane de l’islamisme radical, dont font état quotidiennement les médias. «Nous allons discuter sur ce qu’est l’islam. C’est une religion de paix. Ce n’est pas celle qu’on entend à la télévision», plaide-t-il.

Le 27 janvier sera une journée particulièrement émouvante pour les familles des victimes. Pour la première fois, elles s’adresseront aux médias et à la population dans le cadre d’une journée portes ouvertes à la Grande Mosquée. Les citoyens de toute confession sont invités à s’y rendre. S’y tiendra notamment une exposition des messages de sympathie reçus tout au long de l’année.

Le lendemain, ce qui est décrit comme un grand rassemblement spirituel multiconfessionnel aura lieu au Pavillon de la Jeunesse d’Expocité. Les proches des victimes et les survivants seront présents pour livrer des témoignages.

Une vigile citoyenne le 29 janvier au soir près de la Grande Mosquée sera le point culminant de la commémoration. Elle est une répétition du rassemblement populaire du 30 janvier 2017. Au lendemain de l’attaque, 15 000 personnes s’étaient massées dans le secteur où a eu lieu l'attaque, avec en main chandelles et affiches de solidarité envers la communauté musulmane.

M. Benabdallah se rappelle. «Nous sommes dans une ville qui se tient debout où ses citoyens se sont levés avec cette empathie, avec cette sympathie, avec une seule voix pour soutenir les familles, pour dire non à cette violence et dire oui au vivre ensemble.»

L’un des organisateurs de la rencontre citoyenne, Sébastien Bouchard, explique la pertinence de l’activité. «L’an passé, on a été horrifié par ce qui s’est passé. Et dans l’horreur, on s’est rassemblé spontanément pour offrir à la population un espace afin qu’elle témoigne de sa solidarité. C’est ce qu’on veut répéter.»

Selon lui, il faut faire contrepoids au racisme ambiant. «Trop souvent, on entend des messages de haine, nous rejetons l’intolérance et voulons vivre ensemble forts et fiers de notre diversité», ajoute-t-il.

Le maire Régis Labeaume a parlé de l’importance de marquer l’événement chaque année. «On ne pourra ni ne devra jamais oublier ce qui s’est passé. C’est exceptionnel dans la vie de notre communauté. On se remémore la tuerie de la Polytechnique à Montréal. Je trouve que c’est fait de façon magnifique. C’est de même que je vois ça. Il faut que tout le monde se rappelle que ça a eu lieu. Il faut que nos enfants sachent, que la mémoire collective soit toujours vive. On ne peut pas cacher cet événement-là. Pour continuer à réfléchir sur notre façon d’évoluer en communauté, par rapport à nos voisins, les nouveaux arrivants qui seront de plus en plus nombreux. C’est inévitable», a-t-il insisté. 

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COMMÉMORER L'HORREUR PAR L'ART

La Ville de Québec lancera des concours d’art public, non seulement pour commémorer l’attaque de la Grande Mosquée, mais aussi l’attentat du 15 janvier 2016 au Burkina Faso, qui a coûté la vie à six Québécois. 

Après les quatre jours de commémoration qui se tiendront en fin de semaine, il faut s’attendre à une autre commémoration d’envergure l’an prochain. Le maire Régis Labeaume confirme qu’il souhaite la création d’une œuvre d’art qui serait dévoilée au public le 29 janvier 2019. Un concours d’art public serait vraisemblablement lancé en cours d’année. Et ça ne serait pas le seul du même genre.

En effet, M. Labeaume veut honorer la promesse faite aux proches de l’attentat du 15 janvier 2016 de l’hôtel Splendid et du café Cappucino à Ouagadougou où six coopérants québécois sont morts, dont quatre d’une même famille de la région de Québec: Yves Carrier, son fils Charlelie, sa fille Maude, et sa conjointe Gladys Chamberland. Leurs amis Louis Chabot et Suzanne Bernier sont au nombre des personnes tuées. «J’avais dit que nous ferions quelque chose. Ça sera dévoilé le 15 janvier 2019», a confirmé le maire. 

Dans une publication Facebook publiée il y a quelques jours, Camille Carrier, la mère de Maude Carrier et ex-conjointe d’Yves Carrier, disait être «très affectée émotivement» par la demande de la communauté musulmane pour faire du 29 janvier une journée contre l’islamophobie.

«Je suis en colère, je ne suis pas juste contre une commémoration par une journée contre l’islamophobie, mais même par l’idée d’une commémoration année après année [de] l’action d’un Québécois comme si on devait tous se sentir coupables», avait-elle écrit. 

Elle se demandait pourquoi ne pas aussi instituer une journée pour commémorer l’ensemble des victimes de l’islamisme et les dommages vécus par leurs familles et amis», en référence à la perte de ses proches. Il faut dire que le gouvernement du Québec a déjà créé la Journée nationale du vivre ensemble le 15 janvier, afin de commémorer, entre autres, l’attentat terroriste qui a décimé la famille Carrier.

«Nous ne savons pas encore quelle forme prendra chacune des œuvres, mais il faut que ça soit dans un lieu public. Les gens doivent pouvoir les voir», a soutenu M. Labeaume à propos de ce projet encore embryonnaire.

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LABEAUME À WASHINGTON

Le maire de Québec, Régis Labeaume, se rend à Washington sur invitation du Département d’État des États-Unis pour y livrer un discours mercredi sur la gestion de l’attaque de la Grande Mosquée.  «Je vais prendre la parole avec des maires irlandais, allemands, britanniques et américains qui ont vécu ce genre d’événement. C’est d’expliquer comment on l’a géré.»  Selon lui, il faut combattre la haine et la violence pour éviter d’autres attaques sanglantes. «Nous cherchons des solutions et nous ne sommes pas les seuls», ajoute-t-il, en donnant l’exemple du  Strong Cities Network, un réseau de villes qui luttent contre les groupes extrémistes et les idéologies qui les font naître. «Il n’y a pas de recette magique. Actuellement, le minimum, c’est de commémorer chaque année cet événement, croit-il, ajoutant que les solutions doivent émaner du travail combiner des communautés culturelles et de leur communauté d’accueil.

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LE «PRISME DÉFORMANT» DE LA RADIO

Régis Labeaume a nuancé la perception selon laquelle la xénophobie et le racisme seraient pires dans la capitale que dans d’autres villes. «Statistiquement, il y a moins de gestes haineux à Québec qu’ailleurs au pays, maintient-il. Le problème, c’est qu’on a un environnement sonore, quelques radios qui porteraient notre message et ce que nous on pense. On appelle ça un prisme déformant. J’ai les statistiques de 2015 et il y a plus de gestes haineux à Sherbrooke qu’à Québec. Il faut faire attention à ça parce qu’on est en train de se caricaturer nous-mêmes.» Cela étant dit, le maire ne nie pas l’existence de la xénophobie et du racisme.