Le refuge Projet L.U.N.E est contraint de refuser l’accès à des prostituées qui cherchent à se loger la nuit par temps glacial.

Froid extrême: un refuge contraint de refuser des prostituées

Dragonne a son «spot» pour dormir. Elle arrive intoxiquée, s’allonge dans le couloir, se couvre avec son manteau et essaie de fermer les yeux dans le brouhaha de l’appartement.

La plupart du temps, les cinq lits du refuge Projet L.U.N.E., seul refuge dédié aux prostituées à Québec, sont déjà occupés quand elle monte l’escalier du triplex de la rue Notre-Dame-des-Anges. Les trois Lazy-Boy déglingués sont aussi utilisés par des femmes qui essaient de roupiller. 

Alors, le plancher flottant devient son matelas. Mais il y a pire. Parfois, en cette période de froid extrême, Dragonnne se fait aussi refuser l’accès au refuge — premier arrivé, premier servi. 

Dans ce temps-là, «je chiale, je crie, je hurle!», dit la femme 35 ans, qui se fait appeler par son «nom de rue» depuis années.

La directrice du Projet L.U.N.E, Chantale Simoneau, n’a pas le choix. Depuis un an, le refuge est plein de 150 à 200 %. «On déborde tout le temps!», dit-elle. 

Au-delà de 12 dans un quatre et demi, la sécurité des femmes est compromise. La plupart sont à cran lorsqu’elles débarquent entre 18h et midi. Elles sont épuisées, affamées, congelées. 

«Mettons qu’il y en a juste trois qui dorment, illustre Mme Simoneau. Il y en a d’autres qui veulent manger, il y en a en psychose, il y en a qui ont un trouble de comportement et qui sont en crise. [...] Une autre peut arriver saoule, tomber à terre, vomir. À plus que 12, oublie ça...»

«C’est une vraie poudrière», ajoute Roxanne, une habituée de l’endroit qui préfère taire son vrai prénom. Chantale Simoneau raconte qu’elle a déjà appelé ses collègues au Projet L.U.N.E. pour se faire dire : «ça va bien, on joue au Skip Bo. Cinq minutes après, il y avait une ambulance et une police». 

En même temps, les femmes sont attachées à l’appartement et ne voudraient pas d’un grand lieu anonyme. «Ça devient ta famille, ici», dit Roxanne. 

Cette dernière ne croit pas qu’elle aurait survécu à la «jungle» de la rue sans ce refuge pour les travailleuses du sexe, qui accueille aussi plusieurs femmes toxicomanes. «C’est la seule place où je me sens en sécurité, où j’ai pas peur», dit Roxanne.

La directrice du Projet L.U.N.E, Chantale Simoneau

«Pas toujours bienvenues»

Pour les habituées du Projet L.U.N.E qui doivent se trouver un autre abri temporaire faute de place, les alternatives ne sont pas toujours évidentes. Souvent intoxiquées, les prostituées de rue ne sont pas toujours «bienvenues» dans les autres refuges de la capitale.

Au départ, le projet avait d’ailleurs émané du besoin exprimé par ces femmes de disposer d’un lieu où, peu importe leur état, elles seraient accueillies.

Exposition au froid

L’hiver, les femmes refusées doivent marcher longtemps, parfois dans des températures glaciales, avant de trouver un toit avec du chauffage. Entre-temps, elles s’exposent aux morsures du froid. «Des engelures aux doigts, aux orteils, ça m’est arrivé souvent», dit Dragonne. 

Les prostituées peuvent aussi être tentées de dormir chez des clients agressifs et deviennent plus à risque de subir de la violence. Sinon, elles doivent se rabattre sur les entrées de guichets automatiques ou les stationnements chauffés. 

Idéalement, le Projet L.U.N.E. aurait besoin d’appartements additionnels dans Saint-Roch. C’est encore dans ce quartier, sur les trottoirs des rues de la Reine, de la Salle et du Roi, notamment, que la prostitution de rue se concentre.

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EN PÉRIL

La directrice du Projet L.U.N.E., Chantale Simoneau, craint pour la survie de l’organisme. 

Un financement fédéral de 447 000 $ pour 15 mois arrive à échéance le mois prochain. Sans cette somme, Mme Simoneau se demande comment le Projet L.U.N.E, qui emploie une vingtaine de salariés — travailleurs de rue, intervenants psychosociaux, pairs aidants — fera pour assurer son existence. 

La directrice espère seulement que les demandes financières du Projet L.U.N.E. ne se perdront pas dans les limbes de la bureaucratie gouvernementale. Elle demande un financement récurrent à la hauteur des besoins de l’organisme, qui a accueilli 124 femmes en six mois. 

«À l’heure actuelle, c’est sûr qu’à l’été on ne pourra pas être ouvert. On va être obligé d’attendre que ça se règle, se désole Chantale Simoneau. Et on ne sait pas non plus combien de temps on va pouvoir ouvrir durant la période hivernale...»