Entre révolte et beauté

TROIS-RIVIÈRES — On croyait Dédé Fortin disparu, il ne l’est pas. Il visitera l’Amphithéâtre Cogeco pendant vingt représentations au cours de l’été. Si son corps n’y sera pas, sa voix y sera et, surtout, son âme.

Juste une p’tite nuite est plus qu’un hommage aux Colocs, c’est une psychanalyse du leader du groupe dont la voix hante le spectacle du Cirque du Soleil comme celle d’un spectre d’un bout à l’autre, tantôt joyeux, tantôt sombre. Il faut pourtant admettre que c’est la gravité qui prend le plus de place dans le spectacle. Ce n’est pas un tort, bien au contraire en ce qui me concerne mais disons que ce n’est pas le spectacle le plus gai qu’ait préparé le cirque pour l’amphithéâtre trifluvien.

La beauté est parfois cruelle mais elle n’en est que plus poignante.

Juste une p’tite nuite est la fiesta de ruelle promise par le Cirque. Il y a des moments plus oniriques sur certaines des chansons les plus révélatrices de la douleur de vivre que connaissait trop bien l’auteur, compositeur et interprète. Juste une p’tite nuite, Le répondeur, Tassez-vous de là sont de déchirants constats qui donnent des frissons.

Ce n’est pas là une invention impertinente des créateurs du Cirque: l’interprétation est là, bien nette dans les mots mêmes des chansons souvent empreintes de pur désespoir.

Évidemment, il y a à s’émerveiller dans ce spectacle encore une fois exceptionnel. Le numéro final de balançoires russes sur la chanson La comète est éblouissant. Les acrobates s’envolent dans les hauteurs de l’amphithéâtre comme autant de fusées lancées en orbite. Le numéro initial de trampolines le long de murs est animé d’une énergie extrêmement réjouissante et d’un rythme irrésistible.

Un des plus impressionnants aspects de ce spectacle est un hommage à l’expertise des concepteurs du Cirque du Soleil. Ils ont créé un univers parfaitement singulier, à des galaxies des spectacles précédents. Aucune complaisance dans leur approche. Le monde urbain des Colocs n’a rien à voir avec ce qu’on a vu des autres artistes ayant mérité un hommage. C’est tout juste si dans un numéro de danse sur Dehors Novembre on a reconnu un peu du côté baroque qu’on retrouvait dans l’hommage à Plamondon.

La musique est encore une fois magnifique et Jean-Phi Goncalves s’est lui aussi complètement renouvelé. Il a, à certains moments, complètement dénudé les arrangements, pour d’autres chansons, comme La comète, il a trouvé le juste enrobage pour lui donner une texture supplémentaire. Mais toujours, la voix de Dédé Fortin est très présente, projetée à l’avant-scène comme si elle était la clé pour comprendre l’essentiel du personnage et de ce qu’il a donné aux Colocs.

L’énergie qui émane de ce spectacle tangue entre la révolte très évidente dans les numéros de danse et l’abdication. Les chorégraphies aux rythmes extrêmement lourds et puissants sont presque violentes et traduisent le mal de vivre de toute une génération.

Côté acrobatie, il faudra qu’un jour on m’explique comment font les concepteurs de ces spectacles pour toujours trouver le moyen d’amener de simples exercices à un niveau supérieur qui confine parfois à la beauté pure et simple.

Même quand les numéros ne sont pas extraordinaires, ils sont pas mal extraordinaires.

Je retiens les prouesses d’un acrobate en particulier sur le mât chinois en début de spectacle. Sa façon de s’agripper horizontalement au mât avec ses seuls pieds est une insulte à Newton. Prodigieux.

Les chansons les plus connues et joyeuses du groupe n’ont pas donné les meilleurs numéros. Julie manquait quelque peu de punch acrobatique. La rue principale a été exploitée avec une sympathique bonhomie mais c’est loin d’être un numéro marquant pour une chanson qui, elle, l’a été. On a su beaucoup mieux traduire la touchante détresse et la douleur de l’auteur.

Ça reste une heure et quinze minutes de grand plaisir et à la question de savoir si c’est le meilleur spectacle de la série Hommage jusqu’ici, il est difficile de répondre. Ça ne l’est pas à mes yeux, mais il a ses moments de grâce qui justifient amplement de lui réserver une soirée de l’été. Il n’y a jamais assez de merveilleux et de beauté, fut-elle grave, dans nos vies.