Pour Émilie Morin, la force est essentiellement une affaire de génétique. «Je viens d’une famille d’agriculteurs où toutes les filles ont travaillé à la ferme. On est toutes de grandes filles costaudes.»

Émilie Morin veut devenir la femme la plus forte au monde [VIDÉO]

À la marche du fermier, elle transporte 285 livres dans chaque main, un record du monde, et au soulevé de terre, c’est 525 livres, un record canadien. Sacrée femme la plus forte au Canada la semaine dernière, Émilie Morin vise maintenant l’une des cinq premières places à la compétition «World’s Strongest Woman» qui aura lieu en Floride au début du mois de novembre. On peut parler d’une progression fulgurante pour l’athlète de 36 ans de Québec qui a participé à sa première compétition il y a deux ans.

«Tout a débuté quand j’ai commencé à faire du CrossFit pour me remettre en forme, il y a cinq ans. J’ai alors rencontré quelqu’un qui pratiquait la dynamophilie [un sport aussi appelé powerlifting]. Il a vu quelque chose en moi et m’a proposé d’essayer ce sport et je me suis lancée là-dedans. C’est comme ça que j’ai connu Jean-François Caron et Jimmy Paquet, qui sont numéro un et deux au classement des hommes forts canadiens, et qui m’ont suggéré les compétitions de femmes fortes. J’ai commencé dans les compétitions amateurs, où les deux premiers hommes et la première femme passent chez les pros. Dès la première année, j’ai terminé première», raconte en entrevue avec Le Soleil l’athlète connue sous le sympathique surnom de «Strong Memine» sur Instagram.

Progression rapide

Deux mois après avoir obtenu son statut professionnel, Émilie terminait septième à la compétition «World’s Strongest Woman», puis, en août dernier, elle prenait la cinquième place à la compétition «Strongest Woman in the World», un circuit différent s’adressant aux athlètes de force. Tout ça contre des athlètes qui avaient en moyenne de 8 à 10 ans d’expérience! 

De plus, à 5 pieds 10 pouces et 201 livres, Émilie fait figure de poids plume à côté des Kristin Rhodes (260 livres) et Olga Liaschuk (242 livres) de ce monde, des caractéristiques physiques qui peuvent à la fois l’avantager et la désavantager. «Si tu tires un camion et que tu pèses 400 livres, c’est certain que l’épreuve devient plus facile puisque ton poids devient un avantage. Par contre, quand tu as à courir et à déplacer des objets, le fait d’être moins grosse et d’avoir un meilleur cardio te donne un avantage. Pour les pierres d’Atlas, si le socle est à 60 pouces du sol, une athlète de 6 pieds 4 pouces aura un avantage. Par contre, tu es souvent plus rapide si tu es plus petite», illustre-t-elle.

Génétique

Pour Émilie, la force est essentiellement une affaire de génétique. «Je viens d’une famille d’agriculteurs où toutes les filles ont travaillé à la ferme. On est toutes de grandes filles costaudes. Également, mes mains sont aussi grandes que le neuvième centile des hommes, ce qui est utile quand il faut saisir des objets. Mes muscles se régénèrent aussi très bien et je suis capable de dormir longtemps pour bien récupérer», poursuit-elle. 

Celle qui s’entraîne de 25 à 30 heures par semaine et pour qui les compétitions occupent toutes les fins de semaine estivales, avoue cependant qu’elle aura une certaine pression sur les épaules à Daytona Beach, en novembre, alors que les attentes étaient moins élevées à ses premières épreuves internationales. «J’aimerais bien faire un top 5, surtout que toutes les meilleures au monde seront là et qu’il y a plusieurs épreuves dans lesquelles je suis bonne. La première fois que j’ai eu un stress, c’est cette année aux championnats canadiens, car j’avais fini deuxième l’an passé et très proche de la première place», conclut-elle.

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UNE SOURCE D'INSPIRATION LES FILLES «HORS NORMES»

En se distinguant dans les sports de force, Émilie Morin aimerait bien devenir une source d’inspiration pour les filles qui n’ont pas nécessairement le physique dont on s’attend pour une athlète féminine.

«Tu sais, il y a encore beaucoup de préjugés sur les filles qui font des épreuves de force : elle doit avoir mauvais caractère, elle est sûrement lesbienne... J’ai tout entendu!», confie celle qui possède une entreprise de gestion de réseaux sociaux qui lui permet de bien marier son horaire de travail et son horaire d’entraînement et de compétition.

Pourtant, l’athlète de Québec voit dans le sport qu’elle pratique une magnifique occasion pour les filles qui ont un physique «hors normes» de faire un sport où elles pourraient exceller. «Beaucoup de filles qui ont un plus gros gabarit peuvent être inspirées par des athlètes comme moi et les autres qui pratiquons le sport de force. Ça laisse une belle porte de sortie à beaucoup de filles qui, souvent, n’ont jamais aimé le sport. Pour cette raison, j’espère que mon expérience contribuera à mieux faire connaître les épreuves de force féminines», indique Émilie en avouant que le poids demeure parfois un tabou même dans son sport.

«Quand les épreuves de femmes fortes ont commencé à être tenues, certaines hésitaient à ce qu’on dise leur poids avant chaque épreuve comme on le fait chez les hommes. Pourtant, moi, je n’ai aucun problème avec ça : mes 201 livres, c’est du muscle et je me suis entraînée très fort pour atteindre ce poids», confie-t-elle.

Écart hommes-femmes

Les compétitions de femmes fortes n’existent en effet que depuis la fin des années 2000, mais elles utilisent la même banque d’une trentaine d’épreuves que leur pendant masculin qui a fait connaître tant d’hommes forts québécois comme Hugo Girard et Jean-François Caron à travers le monde. «Je ne m’entraîne qu’avec des hommes parce que je n’ai pas d’autre fille avec qui m’entraîner. Alors si eux tirent un tracteur, je vais tirer un tracteur moi aussi», souligne Émilie, qui d’ailleurs lève parfois des charges plus lourdes que certains hommes. «Mon record mondial de 570 livres à la marche du fermier, c’est une charge qu’on retrouve fréquemment dans les compétitions masculines», précise-t-elle.

Malgré tout, l’égalité hommes-femmes est loin d’avoir été atteinte dans le domaine des sports de force, comme le démontre le chandail «World’s Strongest Man» porté par Émilie. «Il n’en existe pas encore de “World’s Strongest Woman...”, laisse-t-elle tomber. De plus, la bourse du “World’s Strongest Man” atteint 150 000 $ alors que celle du “World’s Strongest Woman” est de 1500 $, cent fois moins. «La plus grosse bourse jamais donnée dans une épreuve féminine est de 10 000 $. Tu ne gagnes pas ta vie avec ça!», souligne Émilie en indiquant que certaines de ses adversaires, dont l’Ukrainienne Lidia Gynko, reçoivent du financement du gouvernement de leur pays. Ian Bussières