Gaby Leya ne s’était jamais imaginé dans une autopatrouille. Mais l’idée d’assurer la sécurité de ses concitoyens lui a plu. «Si j’ai l’option d’aller aider à protéger la ville, je prendrais cette chance-là demain», dit-il.
Gaby Leya ne s’était jamais imaginé dans une autopatrouille. Mais l’idée d’assurer la sécurité de ses concitoyens lui a plu. «Si j’ai l’option d’aller aider à protéger la ville, je prendrais cette chance-là demain», dit-il.

Deviendra-t-il policier?

«Gaby, une job dans la police, ça te tente pas, toi?» a lancé le policier à la retraite Roger Ferland à Gaby Leya, de l’équipe de basketball du Rouge et Or. D’origine congolaise, Gaby a 23 ans, il a grandi à Vanier et il a la charpente d’un athlète. M. Ferland aimerait le voir un jour revêtir l’uniforme du Service de police de la Ville de Québec (SPVQ), qui ne compte aucun policier noir dans ses rangs.

Roger Ferland, qui a été longtemps enquêteur au SPVQ, s’est beaucoup engagé dans les dernières années pour tisser des liens avec les communautés culturelles de Québec. En février, il ne s’est donc pas gêné pour sonder l’intérêt de Gaby pour le métier de policer, lors d’une activité récompense de basketball organisée par l’organisme Diplôme avant la médaille pour les élèves de l’école secondaire Vanier avec des joueurs du Rouge et Or et des policiers du SPVQ. 

Gaby ne s’était jamais imaginé dans une autopatrouille. Mais l’idée d’assurer la sécurité de ses concitoyens lui a plu. «Si j’ai l’option d’aller aider à protéger la ville, je prendrais cette chance-là demain», dit-il.

Le SPVQ en serait très heureux. Dans la foulée de la mort de George Floyd, cet Afro-­Américain tué par un policier blanc à Minneapolis, l’enjeu de la représentativité culturelle au sein des corps policiers a refait surface. Et, à ce chapitre, la police de Québec ne peut pas se vanter. 

Parmi ses 853 agents, le SPVQ compte deux policiers d’origine asiatique, les deux seuls représentants des «minorités visibles» — c’est-à-dire des personnes, autres que les autochtones, qui ne sont pas de race blanche ou qui n’ont pas la peau blanche. Le SPVQ compte aussi 11 autochtones. Tous les autres policiers sont blancs.

À Québec, pourtant, les minorités visibles représentent environ 6 % de la population, dont 2,3 % pour les Noirs. 

Cette semaine, le maire de Québec, Régis Labeaume, a jugé «essentiel» que la police de Québec compte dans ses rangs des représentants des communautés culturelles. «Mais ce n’est pas simple de recruter», a ajouté le maire, reprenant une explication maintes fois évoquée par le chef du SPVQ, Robert Pigeon.

Rares étudiants noirs

Les recrues du SPVQ sont issues en majorité des deux programmes de techniques policières : celui du Cégep Garneau, à Québec, et celui du Campus Notre-Dame-de-Foy, un collège privé à Saint-Augustin-de-Desmaures. 

Jean Richard, qui enseigne depuis une trentaine d’années et a été coordonnateur du programme au Cégep Garneau, a compté 10 représentants des minorités culturelles en 30 ans, dont quatre Noirs. 

Selon M. Richard, cette rareté s’explique par le fait que la vaste majorité des étudiants viennent de la région de Québec et de l’est du Québec, où la population noire est peu élevée. La mauvaise perception de la police dans certaines familles des minorités visibles pèse aussi dans la balance, note M. Richard. «Souvent, ça va prendre deux, trois, peut-être même quatre générations avant de changer».

Au programme du Campus Notre-Dame-de-Foy, les étudiants noirs sont plus nombreux qu’à Garneau. Il y en a entre un et trois par cohorte, indique Sylvain Vallières, le coordonnateur du programme. Mais presque tous viennent de la région de Montréal. Souvent, ils s’inscrivent au CNDF quand ils ne sont pas admis dans les programmes contingentés de techniques policières des cégeps de leur région.

Les étudiants noirs qui font leurs stages au sein du Service de police de la Ville de Québec en ressortent avec une impression très positive, note M. Vallières, lui-même un ancien lieutenant au SPVQ. Mais, à la fin de leurs études, ils retournent dans la région montréalaise et sont embauchés notamment par le Service de police de la Ville de Montréal. «L’appel de la maison est fort», dit Sylvain Vallières. 

Au Cégep Garneau, le programme de techniques policières est très sélectif. Chaque année, il y a entre 400 et 500 candidats, mais entre 80 et 90 sont retenus. L’admission est basée à 60 % sur le résultat scolaire et à 40 % sur la performance aux tests physiques.

Le CNDF sélectionne lui aussi, mais de manière moins prononcée. 

Les hautes exigences scolaires peuvent être particulièrement prohibitives pour les jeunes noirs, qui ont un niveau de scolarité généralement inférieur à celui des autres jeunes Canadiens, selon une étude de Statistique Canada publiée en février.

Des organismes comme Diplôme avant la médaille tentent de combler ce fossé. Quand elle a commencé comme entraîneuse de basketball à l’école secondaire Vanier, Béatrice Turcotte Ouellet a été frappée par la forte proportion de joueuses des minorités visibles qui avaient redoublé. Plusieurs étaient nées à l’étranger et ont dû rattraper un retard scolaire important en arrivant au Québec. 

Le contraste a saisi Mme Turcotte Ouellet, une ancienne élève du programme d’éducation internationale au secondaire, qui réussissait bien à l’école. «Je me disais : pourquoi elles n’ont pas les mêmes perspectives d’avenir que moi?» 

Béatrice Turcotte Ouellet, de l’organisme Diplôme avant la médaille, est entourée des ex-élèves-athlètes Gaby Leya et Cheker Kenzari.

Le sport, une source de motivation

Bénévolement, Béatrice Turcotte Ouellet a commencé à aider les élèves en difficulté scolaire de l’école secondaire Vanier. Puis, à 22 ans, elle a lancé le Diplôme avant la médaille (DAM), un organisme qui mise sur le sport pour augmenter la motivation scolaire. La formule est simple : pour pouvoir avoir du temps de jeu, les élèves doivent faire des efforts en classe. 

Gaby Leya, un ancien élève de l’école secondaire Vanier, a été lui-même aidé par DAM. Au début, il était réticent à faire des efforts scolaires, notamment en français. «Je voulais juste jouer au basket!» dit-il. Mais à force d’être aidé par Béatrice Turcotte Ouellet, il a réussi à augmenter significativement ses notes. 

Depuis trois ans, c’est en association avec le Diplôme avant la médaille que le SPVQ participe à des activité sportives où se mêlent des jeunes de l’école secondaire Vanier, des policiers et des joueurs du Rouge et Or. 

Samuel Audet-Sow, un ancien du Rouge et Or, a lui-même participé plusieurs foisaux activités de basketball. Pour lui, l’engagement des policiers dans ces rencontres est une occasion précieuse de rapprochement entre les jeunes noirs et la police, deux groupes qui ont encore du mal à se comprendre, estime-t-il. «C’est un pas vers la solution», dit M. Audet-Sow. 

Cheker Kenzari, 18 ans, a aussi fait partie des élèves-athlètes de DAM et il est maintenant entraîneur de basketball à l’école secondaire Vanier. Selon lui, la participation des policiers à l’activité de basket a un effet positif pour l’image des policiers. «Ça améliore la relation entre les jeunes et les policiers et ça nous démontre que, non seulement ils sont là pour faire leur travail, mais ils sont aussi capables de s’amuser avec les jeunes», dit-il. 

Gaby Leya sait qu’une certaine méfiance perdure dans la communauté noire envers la police. Des jeunes noirs qu’il connaît estiment être victimes de profilage racial. Mais Gaby croit qu’au fil des années, la méfiance a diminué. Et il pense que la force symbolique d’intégrer des policiers noirs au sein du SPVQ pourrait contribuer encore davantage à apaiser les relations. 

Gaby Leya est présentement inscrit à l’Université Laval au bac en intervention sportive. Mais depuis sa rencontre avec le policier retraité Roger Ferland, la possibilité de s’inscrire dans un programme accéléré en techniques policières lui trotte dans la tête. «Ouais, dit Gaby, il faut vraiment que je reparle à Roger».