Jessica Harnois, sommelière et créatrice des vins Bù

Des bulles à l’érable, le projet un peu fou de Jessica Harnois

L’entrepreneure Jessica Harnois veut propulser l’Estrie, et le Québec, au cœur de la planète vin. Sa baguette magique? Des bulles à l’érable, de type Prosecco, dans un produit typiquement québécois. « On serait connus mondialement pour un produit génial, abordable et unique », s’enthousiasme la sommelière et créatrice des vins Bù à l’autre bout du fil.

La Granbyenne voit grand et... loin. « J’ai une vision pour le Québec. Pour les deux cents prochaines années, moi je vois une opportunité, un marché, je vois une facilité avec notre climat parce qu’il faut que ce soit viable, dit-elle. Cela va devenir “Le petit champagne”. »

Ce mousseux québécois serait élaboré à base de cépages locaux, comme le frontenac gris ou le seyval. « J’adore le frontenac gris, mais le seyval fait aussi de très belles bulles. Il faudra faire des tests. »

L’ajout de sucre d’érable — tous les mousseux contiennent un ajout de sucre — donnerait une couleur unique au projet. « Je veux utiliser l’érable, car c’est un sucre pur et bon pour la santé, mais ça ne goûterait pas l’érable », prévient-elle. Là encore, des tests devront être faits.

L’une des clés du succès de cette entreprise est la création d’une Indication géographique protégée (IGP) qui garantira la qualité de ce produit unique. Celle-ci sera ancrée dans le berceau du vin au Québec, entre Dunham et Sherbrooke. Une première IGP existe déjà, qui certifie les vins du Québec, mais sans distinction régionale. La nouvelle IGP aurait pour nom Acero — contraction entre acériculture et Prosecco.

Pour ceux qui douteraient de ce projet un peu fou, celle qui vient tout juste de fêter ses 40 ans a le sens des affaires. Soulignons qu’elle a écoulé huit millions de bouteilles de vin de sa marque Bù, ces trois dernières années, en partenariat avec l’entreprise Vins Arterra Canada, basée à Rougemont. Elle-même n’en revient toujours pas: « Ça n’a pas de sens! »

Inspiration Prosecco

La sommelière vit à cent à l’heure. Ce dernier mois, elle est allée de la Croatie à la Baie-James, en passant par l’Italie.

Jessica Harnois puise d’ailleurs la source de son projet en Vénétie, au nord-est de l’Italie. « Je suis convaincue que ce sont les bulles qu’il faut maximiser au Québec. J’adore la méthode utilisée pour élaborer les Prosecco, qui est celle en “cuves closes” — la prise de mousse se fait dans la cuve plutôt que dans la bouteille comme en Champagne. »

Invitée là-bas par la maison de vins Carpenè Malvolti, vieille de plus de 150 ans, elle a cherché à comprendre les clés du succès de « ces vins de soif à prix abordable », ces bulles sous appellation d’origine contrôlée Prosecco, unique à cette région.

« Antonio Carpenè a eu une vision dans les années 1800. Il est allé en Champagne, en France, puis est revenu chez lui... et s’est dit que c’était là qu’il allait faire des bulles, en Vénétie », raconte-t-elle.

Depuis, la famille Carpenè a convaincu 100 agriculteurs de remplacer leurs cultures par des vignes. « Imaginez le cultivateur avec une terre qui ne lui rapporte pas beaucoup, donne-t-elle en exemple. Dès qu’ils ont eu une appellation, ils ont doublé la valeur de leur terre, et ils vendent les raisins. Eux autres n’ont pas à se soucier de faire du vin, du marketing, ou de le vendre. Ils font ce qu’ils savent faire de mieux: faire pousser du raisin. »

La même chose est possible au Québec, croit-elle. « J’aimerais qu’il y ait le même engouement au Québec. Que les agriculteurs commencent à faire pousser de la vigne, que les vignerons leur achètent le raisin et qu’on puisse avoir au Québec, dans la région de l’Estrie, un super lieu qu’on appellerait par exemple Acero, correspondant à des bulles dosées à l’érable. »

« J’ai un plan »

Si ce projet n’était jusqu’à récemment que dans la tête de l’experte en vins, celui-ci s’inscrit dans un plan qui semble bien défini. « Oui, j’ai un plan », assure la Granbyenne avec fermeté.

« Je veux d’abord trouver mon vignoble, car je veux être la première là-dedans. » Elle a d’ailleurs trouvé la terre qui l’intéresse et des offres de partenaires intéressés à embarquer dans l’aventure.

« Après, ça nous prend beaucoup de raisins. Moi, si je veux faire un Bù avec des bulles québécoises un jour, ça va me prendre des raisins! Je veux mobiliser des agriculteurs pour qu’ils plantent du raisin et avoir des contrats avec eux. »

Acero amènerait une petite révolution dans l’industrie. « Cela va stimuler l’économie », croit-elle en s’inspirant de la Vénétie : « Ce ne sont pas seulement trois vignobles qui ont fait le Prosecco. Ce sont toutes les vignes qui sont en Prosecco. Ça crée un lieu magique, et c’est ce que je vois pour le Québec, en Estrie. Cela va attirer des touristes. »

Le projet de bulles québécoises à l’érable est en marche. Jessica Harnois en parle ouvertement à tous les acteurs de l’industrie vinicole. « Pour moi c’est clair, j’ai goûté à tellement de produits au Québec, et je veux faire des bulles, car je suis convaincue que je peux avoir un bon rendement, une bonne qualité, et réussir à me distinguer à l’international avec ce côté érable. Je suis convaincue de ça. »

Jessica Harnois est porte-parole de la Fête des Vendanges Magog-Orford, qui aura lieu à Magog, les deux prochaines fins de semaine. Elle sera disponible de 12h à 13h pour rencontrer le public, et elle animera son Jeu du vin à la tente dégustation Vegas de 13h à 14h. Elle fera également le lancement de son livre Boire local le 7 septembre, à 13h, à la tente dégustation Vegas.