La présidente du jury, l’actrice Cate Blanchett, a fait courir les photographes à son arrivée à l’hôtel Martinez.

Départ sur les chapeaux de roues à Cannes

CANNES/Juste avant mon départ pour Cannes, le père de mon grand ami Gilles m’a demandé si je me rappelais ce que j’avais écrit à ma première présence au festival. En gros, que c’était un rêve devenu réalité. Ça l’est encore. Et ça me rappelle qu’il faut essayer d’y revenir comme si c’était la première fois. Pour un compte-rendu quotidien qui tentera de recréer l’atmosphère, la fébrilité et les sensations fortes vécues.

Comme ce départ sur les chapeaux de roues. J’ai la poisse quand je voyage — les bagages égarés, les problèmes mécaniques, les retards inexplicables, tout m’arrive. Pas cette fois. Après 20 heures de déplacement, j’ai posé mes valises à l’hôtel, heureux d’être arrivé sans encombre. Pour me rendre compte, en consultant mes courriels, que Thierry Frémaux, le délégué général du festival, donne une conférence de presse… dans 10 minutes!

J’ai pris une dernière bouchée dans mon sandwich de chez Pelé et suis parti sans même prendre le temps de me brosser les dents. Il fallait: le bougre ne se souvient même pas de la dernière fois qu’il a rencontré les journalistes à Cannes — fort nombreux, même à plus de 24 heures de l’ouverture. Depuis le temps que je lui cours après...

Thierry Frémaux a prétexté les très nombreuses demandes d’entrevues, mais l’exercice visait surtout à répéter les positions du festival dans différents dossiers chauds des derniers mois : parité, Netflix, critiques intempestives… Il n’y avait aucun risque : Frémaux est aussi articulé que passionné. 

Des prises de position légitimes, mais qui ressemblent à des combats contre des moulins à vent. Ne vous sentez-vous pas comme Don Quichotte, a fort justement demandé un journaliste. «Non», a répondu l’homme, veston anthracite, chemise bleu pale ouverte et lunettes branchées, en souriant. (Parlant de Don Quichotte, on saura mercredi si la justice en autorise la projection comme film de clôture du Festival).

Le délégué général Thierry Frémaux s’amusait visiblement à répondre aux questions des journalistes.

Bien sûr, le rouleau compresseur Netflix a changé le paysage cinématographique. Mais le délégué général a bon espoir de trouver un compromis qui favorise et respecte la tradition de la diffusion en salle tout en tenant compte de la production en ligne.

Pour la parité, il a rappelé  à juste titre que si le Festival doit faire des efforts, la société en entier doit changer. Il a néanmoins souligné que son organisation s’est questionnée sur ses pratiques et mis en place des initiatives aussi symboliques (une montée des marches le 12 mai pour une centaine de cinéastes, réalisatrices, productrices, etc.) que pratiques (une équipe pour répondre à toute situation de harcèlement pendant l’événement, par exemple).

Reste que Frémaux s’est beaucoup évertué à flatter les journalistes dans le sens du poil. «La presse est un des quatre piliers à Cannes», avec «les films, le glamour et le marché du film», a-t-il déclaré.

De toute évidence, l’exercice ne lui déplaît pas. Il a passé plus d’une heure à répondre aux questions, sans jamais dévier des points de vue des dernières semaines.

Un couple prend un égoportrait près du tapis rouge du palais des festivals... pendant que c’est encore permis.

 «À partir de demain, on va enfin parler des films, de cinéma», a-t-il souhaité. Pas sûr: il y a la conférence de presse du jury, avec sa très féministe et engagée présidente Cate Blanchett avant la projection du prometteur film d’ouverture, Everybody Knows d’Asghar Farhadi avec Penélope Cruz et Javier Bardem.

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En sortant du palais des festivals, l’affluence m’a sauté aux yeux. Plusieurs festivaliers avec la cocarde autour du cou, mais aussi des touristes trop heureux de prendre des photos de la superbe affiche de Pierrot le fou (Godard, 1965), emblème de cette 71e édition, ou des égoportraits devant le tapis rouge. Qu’ils en profitent, la pratique est maintenant interdite pour cause d’embouteillage lors de la mythique et clinquante montée des marches.

Tout autour, on joue du marteau pour finaliser les installations. La sécurité se fait discrète, néanmoins omniprésente. Les imposants pots à fleurs évitent toute tentative d’attentat à la voiture-bélier. Un peu plus loin, les escabeaux des paparazzis amateurs, prêts à tout pour croquer un portrait des vedettes, n’attendent plus que le défilé des limousines.

La ville est cinéma. Partout, les affiches, voire les immenses banderoles de Cannes sont déployées dans le cœur de la baie, à l’arrière de la plage et des hôtels cinq étoiles. Sur celles-ci, les suspects habituels: Nicole Kidman, Will Smith, Sharon Stone… Rue d’Antibes, ça n’empêche pas les flâneurs de faire du lèche-vitrines à l’ombre.

Le Québécois Denis Villeneuve fait partie du jury cette année.

«Ça va être une fête», nous a promis Thierry Frémaux. Nul doute. Il y a déjà de l’électricité dans l’air.

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Une fête assombrie par une terrible injustice. Il y a quelques années, ma vie a croisé celle d’une ardente cinéphile. Une passionnée. Les longues discussions, je vous dis pas. Elle fut pendant un bon moment la rédactrice en chef du magazine du Clap (et bien d’autres choses). Sa rigueur et son amour du cinéma lui ont valu une reconnaissance soutenue du milieu au Québec et au-delà. 

Nul doute qu’elle aurait adoré être ici pour arpenter la Croisette, les yeux pétillants et le sourire malicieux. Mais surtout pour voir les films. Pour porter un jugement judicieux et éclairé autant sur les œuvres que le contexte. Son souvenir va, j’espère, m’éclairer tout au long de ce séjour.

Bye, Steph.

Les frais de ce reportage sont en partie payés par le Festival de Cannes.

La superbe affiche tirée de «Pierrot le fou», de Godard, avec Jean-Paul Belmondo et Anna Karina, est l’emblème de la 71e édition.