Famille Marie-Jeunesse
Famille Marie-Jeunesse

Demande d'autorisation en recours collectif contre la Famille Marie-Jeunesse

Élisabeth Fleury
Élisabeth Fleury
Le Soleil
Un résident de Québec demande l’autorisation d’exercer un recours collectif au nom de toutes les personnes ou succession de personnes décédées «qui ont été victimes d’abus physiques, spirituels et psychologiques» au sein de Famille Marie-Jeunesse depuis 1982. Cette communauté qualifiée de «secte» par le demandeur aurait agi avec l’approbation de l’Archevêque de Sherbrooke, Monseigneur Luc Cyr, et de ses prédécesseurs, allègue-t-on dans la requête déposée mercredi à la Cour supérieure.

L’action collective proposée vise plus particulièrement à obtenir justice pour Pascal Perron et toutes les personnes qui ont été «manipulées, asservies, blessées et détruites» par le gourou Réal Lavoie et sa «secte». 

«Le gourou Lavoie et sa secte Marie-Jeunesse ont sciemment abusé du demandeur et des membres du groupe […], leur causant ainsi de graves dommages», résume-t-on dans le document.

Décrit comme étant «narcissique, manipulateur et assoiffé de pouvoir», Lavoie recrutait ses victimes alléguées alors qu’elles étaient pour la plupart âgées entre 17 et 19 ans, «dans un état de fragilisation identitaire et en quête de donner un sens à leur vie». 

«Lavoie promettait à ses victimes de pouvoir les aider à trouver un sens à leur vie, qu’elles aideraient les autres, qu’elles vivraient une expérience qui les ferait grandir, qu’elles découvriraient Dieu, tout cela au service d’une supposée œuvre humanitaire. Dans les faits, les membres du groupe devenaient purement et simplement les esclaves du gourou et de sa secte», écrivent les avocats du demandeur, Me Simon St-Gelais et Me Jean-Daniel Quessy.

Coupées du monde extérieur, sans aucune ressource financière, les victimes devaient servir de manière exclusive les intérêts de la communauté et de son gourou, «sans critiquer, sans poser de question, et, surtout, en gardant toujours le sourire», allègue-t-on.

«Outre les besoins narcissiques de Lavoie», ces intérêts étaient principalement de «recueillir des sommes d’argent importantes sous forme de dons des familles des victimes, communautés religieuses et autres donataires afin d’accroître l’influence et la renommée du gourou auprès de l’Église catholique, au su, au vu et avec l’approbation de l’Ordinaire du lieu, l’Archevêque de Sherbrooke, Monseigneur Luc Cyr, ainsi que de ses prédécesseurs», peut-on encore lire dans le document.

Pascal Perron a grandi au sein d’une famille qui pratique la religion catholique. Il a joint la communauté Marie-Jeunesse en 1997, alors qu’il était âgé de 19 ans, et a été membre de celle-ci jusqu’en 2014. Selon lui, les membres du groupe appelaient Réal Lavoie «Papa», et celui-ci s’adressait à eux en leur disant «Enfant!» «On lui vouait pratiquement un culte.»

L’Archevêque de Sherbrooke, Monseigneur Luc Cyr

Fondée à Québec en 1982

Famille Marie-Jeunesse aurait été créé à Québec en 1982 par Lavoie, qui était alors membre de l’institut séculier Voluntas Dei et qui étudiait chez les Pères Maristes à Québec afin de devenir prêtre.

À partir de 1984, Lavoie aurait organisé des rencontres de prières avec des jeunes âgées de 15 à 25 ans. La communauté Marie-Jeunesse se serait établie en tant que «communauté nouvelle» en 1986, «sans reconnaissance de la part du diocèse». 

Au cours des années suivantes, la communauté aurait procédé à l’ouverture de plusieurs maisons ou auberges à Québec, Sherbrooke, Edmundston, au Nouveau-Brunswick, de même qu’à l’Île de la Réunion et en Belgique. Le demandeur aurait habité dans ces maisons ou auberges à Sherbrooke, Québec et l’Île-de-la-Réunion entre 1997 et 2014.


« [Réal] Lavoie promettait à ses victimes de pouvoir les aider à trouver un sens à leur vie, qu’elles aideraient les autres, qu’elles vivraient une expérience qui les ferait grandir […] »
Extrait de la requête déposée par Pascal Perron, mercredi, à la Cour supérieure

Marie-Jeunesse aurait été officiellement reconnue en 1982 comme association privée de fidèles par la Corporation archiépiscopale «malgré le fait que le comité d’évaluation formé à cette fin a signalé plusieurs problèmes majeurs démontrant des caractéristiques sectaires de la communauté et principalement au sein de sa direction».

Toujours selon la requête, Marie-Jeunesse aurait déjà compté plus de 130 membres actifs, mais «un exode massif de ceux-ci a eu lieu en raison notamment des nombreux problèmes affectant cette communauté», de sorte que la communauté ne compterait aujourd’hui plus qu’une vingtaine de membres. Toutes les maisons ou auberges ont été fermées en 2018, les membres restants demeurant à la maison-mère de Sherbrooke, rue du Conseil.

«Tout donné à Marie-Jeunesse»

Selon le demandeur, les membres de Marie-Jeunesse ne pouvaient posséder aucun bien. Dès son arrivée, donc, il aurait «tout donné à Marie-Jeunesse : le produit de la vente de son véhicule, son solde bancaire, de même que tous les remboursements de taxes qu’il allait recevoir pendant toute la durée de son séjour dans la secte».

Pascal Perron aurait aussi été contraint en arrivant d’«opérer rupture de toute relation avec ses amis et avec sa famille biologique», qu’il pouvait visiter seulement deux fois par année. «De plus, on lui demandait de fermer son adresse courriel personnelle pour n’utiliser dorénavant que celle de Marie-Jeunesse afin de mieux contrôler toutes les communications qu’il pouvait avoir de l’extérieur», ajoute-t-on. 

«Initialement, le demandeur devait demeurer seulement un an à Marie-Jeunesse. On lui fit toutefois comprendre rapidement qu’un engagement sérieux demandait de lui qu’il donne au moins quatre ans de sa vie, que c’était là la volonté de Marie, la Sainte-Vierge», détaille-t-on encore.

Pour le demandeur, les 17 années suivantes de sa vie allaient être consacrées à «le faire rentrer dans le moule de Marie-Jeunesse, c’est-à-dire à lui faire perdre son identité, sa liberté, sa capacité d’affirmation et ses désirs pour adopter ceux de la secte et de ses dirigeants». 

Le demandeur affirme que ses journées de travail étaient de 15 ou 16 heures par jour, qu’il ne pouvait pas s’absenter du travail, sauf pour motif sérieux, et que son horaire était «chargé à l’extrême».

«Complètement détruit»

Lors d’un séjour à la maison de la rue Queen à Sherbrooke, en 2011, le demandeur aurait constaté qu’un conflit interne régnait entre certains dirigeants de la communauté et qu’un nombre «impressionnant» de membres étaient malades. «C’est alors qu’il a amorcé une réflexion avec un prêtre externe quant à sa vocation au sein de la communauté, qu’il a quittée en 2014», écrivent ses avocats.

En raison des «abus» et de la «dérive sectaire» dont il aurait été victime, Pascal Perron «ignore qui il est et ce qu’il aime», en plus d’éprouver «beaucoup de difficultés» à faire confiance à autrui et à prendre des décisions. «En somme, le demandeur est devenu un mésadapté social [...]. Toujours aujourd’hui, le demandeur tourne en rond au niveau professionnel, ne sachant quelle est sa place. De plus, le demandeur a souffert et souffre de dépression, de troubles anxieux, et il a eu des idées suicidaires», énumèrent les procureurs de Pascal Perron, qui aurait amorcé un suivi psychologique en 2018 «en raison de la grande souffrance qui l’habitait». 

En plus de Famille Marie-Jeunesse et de Réal Lavoie, la demande d’autorisation d’exercer un recours collectif vise la Fondation Marie-Jeunesse inc., les Maisons FMJ de même que la Corporation archi-épiscopale catholique romaine de Sherbrooke. Le demandeur reproche notamment à cette dernière d’avoir «omis de prendre les mesures raisonnables afin de mettre un terme aux abus dont les membres du groupe ont été victimes, alors qu’elle avait eu connaissance de ces abus». 

L’Archidiocèse de Sherbrooke n’a pas voulu commenter la requête déposée par Pascal Perron, préférant laisser la justice «faire son travail».