Walmart met fin au lien d'emploi de dizaines de personnes présentant une déficience intellectuelle un peu partout dans la province.

Décision controversée de Walmart: grogne et solidarité

TROIS-RIVIÈRES — Au lendemain de l’annonce de Walmart Canada de mettre fin à son programme d’intégration au travail de personnes présentant une déficience intellectuelle ou un trouble du spectre de l’autisme, l’élan de solidarité afin de trouver de nouveaux milieux de travail à ces personnes est sans précédent en Mauricie. Du même souffle, nombreuses sont les voix qui s’élèvent pour dénoncer cette décision du géant du commerce, une décision que plusieurs n’hésitent pas à qualifier de cavalière.

L’une de ces voix, celle de l’animateur bien connu Charles Lafortune, a trouvé écho sur les réseaux sociaux vendredi. Lui-même père d’un jeune homme souffrant d’un trouble du spectre de l’autisme, il s’est emporté face à cette décision qu’il estime irresponsable et déplorable. «JE NE SACRE JAMAIS SUR MON FIL FACEBOOK ET JE N’ÉCRIS JAMAIS EN MAJUSCULE MAIS... TABARNACK! VOUS ME VERREZ PAS DANS UN WALMART DE SITÔT! AVRIL EST LE MOIS DE L’AUTISME ET LE BLEU SA COULEUR... WALMART DEVRAIT CHANGER SON ENSEIGNE POUR DU BRUN MARDE! #HORSDEMOI!», a-t-il écrit sur son compte Facebook. La publication a été partagée plus de 2000 fois, et a généré des centaines de commentaires.

Au CIUSSS Mauricie et Centre-du-Québec, qui coordonne l’administration de ces différents programmes d’intégration en milieu de stage ou dans le marché du travail, on confie assister à un élan de solidarité jamais vu depuis l’annonce dans les médias au sujet de la décision de Walmart. «Nous avons reçu énormément de nouvelles propositions de la part de différentes entreprises de la région qui souhaitent embaucher ces personnes. Il y a vraiment un élan de solidarité et on ne peut que s’en réjouir, parce que ce programme vise d’abord à favoriser l’inclusion. Évidemment, si on avait pu ne pas composer avec ça, ça aurait été préférable parce qu’un changement de routine ou d’habitudes pour ces personnes a un impact important dans leur quotidien, mais pour nous ça demeure un dénouement intéressant», constate Valérie Provencher, porte-parole du CIUSSS Mauricie et Centre-du-Québec. Dans la région, 907 personnes bénéficient de ce programme à travers 24 centres de jour, 34 entreprises et 160 milieux de stage.

Rappelons que 26 magasins Walmart du Québec embauchaient des personnes ayant une déficience intellectuelle ou un trouble du spectre de l’autisme. Dans la région, trois magasins embauchaient 19 de ces personnes, qui ont définitivement quitté leur travail ce jeudi.

Déjà, des démarches entreprises par le Syndicat des travailleurs et travailleuses unies de l’alimentation et du commerce (TUAC) portent fruit. Le syndicat offre depuis quelques années déjà un programme de formation sur mesure offert par le biais du  Centre de formation en alimentation et commerce du Québec (CFACQ), un programme formant des commis d’épicerie et comprenant une attestation du MAPAQ aux personnes ayant un handicap ou une limitation fonctionnelle. Déjà, plus de 400 personnes ont pu bénéficier de ce programme depuis ses débuts.

Vendredi, le représentant des TUAC en Mauricie a amorcé des contacts auprès d’épiceries et de bannières étant représentées par le syndicat, et la réponse n’a pas tardé à venir. «Déjà, nous avons Provigo qui a levé la main en disant qu’ils étaient prêts à accueillir des travailleurs, chez Provigo et Maxi», confirme Roxanne Larouche, porte-parole des TUAC. Un contact devait être établi rapidement avec le CIUSSS afin d’offrir cette possibilité.

À Shawinigan, l’épicerie IGA Extra Baril a également contacté le CIUSSS, elle qui emploie déjà quatre personnes ayant une déficience intellectuelle ou un trouble du spectre de l’autisme.

Le CIUSSS-MCQ n’est cependant pas encore en mesure de confirmer si toutes les propositions seront retenues. «Nous allons avoir un certain accompagnement à faire auprès des entreprises. Ce qui importe avant tout, c’est d’identifier le bon milieu de travail pour chaque personne. Chacune d’elles a ses forces et ses particularités, et nous devons en tenir compte pour leur bien», ajoute Valérie Provencher.

L’animateur Charles Lafortune a fait une virulente sortie contre Walmart sur son compte Facebook.

Indignation

Au-delà de l’élan de solidarité, les critiques négatives contre la décision de Walmart ont fusé de toutes parts tout au long de la journée. Trois ministres du gouvernement québécois, Gaétan Barrette, Lucie Charlebois et François Blais, se sont dits déçus de la décision de la multinationale en estimant qu’elle est à l’opposé des actions du gouvernement. 

«Le ministère de la Santé et des Services sociaux a toujours été un acteur important pour les avancées en matière d’intégration des personnes handicapées au Québec puisque nous croyons fermement en l’apport considérable des programmes et services offerts à ces personnes, et ce, sur le plan du développement des compétences, de la valorisation de la personne ainsi que de l’intégration sociale», affirme le ministre de la Santé. «Dans le contexte d’une société inclusive et de pénurie de personnel en croissance, la contribution des personnes présentant une déficience intellectuelle ou un trouble du spectre de l’autisme pour notre gouvernement est plus qu’essentielle et c’est pourquoi nous déplorons cette décision.»  

La ministre à la Réadaptation, à la Protection de la jeunesse, à la Santé publique et aux Saines habitudes de vie, Lucie Charlebois, a aussi dénoncé la décision de Walmart dans une publication sur Facebook. Elle indique aussi que le gouvernement «trouve déplorable» ce choix du géant du commerce au détail. «En tant que ministre déléguée à la Réadaptation, j’accueille difficilement la décision de Walmart de mettre fin au programme d’intégration au travail des personnes qui présentent une déficience intellectuelle (DI) ou un trouble du spectre de l’autisme (TSA)», a-t-elle écrit. 

«Dans la foulée de la Semaine québécoise de la DI, notre gouvernement trouve déplorable une telle annonce, qui va à l’encontre de l’inclusion sociale et la participation sociale. Le développement des personnes qui présentent une DI ou un TSA sont une priorité pour nous et cette décision va à l’encontre de nos orientations.»

Le ministre de l’Emploi et de la Solidarité sociale, François Blais, a même qualifié cette décision de «geste à contre-courant de tout ce qui doit être fait en matière d’emploi». 

«Alors que le Québec vit une rareté de main-d’œuvre, plus que jamais nous avons besoin de reconnaître la contribution des personnes handicapées sur le marché du travail. Nous le redisons, partout au Québec, les employeurs nous mentionnent qu’ils étaient prêts à intégrer davantage de personnes handicapées et c’est ce qu’est le Québec d’aujourd’hui, une société inclusive», a-t-il déclaré. 

Le syndicat des TUAC s’est lui aussi dit indigné. «Malheureusement, ce n’est pas la première fois que Walmart bafoue les droits de ses employé (e) s sans donner de raison valable et en se comportant comme un mauvais citoyen corporatif. Une fois de plus, les travailleurs et les travailleuses de Walmart font les frais d’une gestion des ressources ‘‘inhumaines’’. Pour le syndicat des TUAC, il ne fait aucun doute que si ces travailleurs avaient un contrat de travail, ils auraient été mieux protégés et leur mise à pied aurait pu être évitée», soutient le syndicat des TUAC dans un communiqué.

L’organisme s’est engagé à mettre à contribution son équipe d’avocats et de santé et sécurité au travail pour défendre les droits de ces travailleurs et de ces travailleuses en les accompagnant dans leurs démarches. De plus, le représentant des TUAC dans la région de la Mauricie discutera avec les employeurs syndiqués avec les TUAC des possibilités d’emploi pour ces travailleurs et ces travailleuses.

Walmart se défend d’avoir «congédié» des employés

Walmart Canada a choisi d’utiliser la sémantique pour se défendre d’avoir «congédié» les employés souffrant d’un handicap intellectuel ou d’un trouble du spectre de l’autisme, même si le géant du commerce de détail leur a bel et bien montré la porte. 

Dans un courriel envoyé vendredi à La Presse canadienne, la porte-parole de Walmart Canada, Anika Malik affirme qu’»il est important de comprendre que Walmart ne congédie pas d’employés.»

«Ces personnes, poursuit-elle, ont participé à un programme volontaire coordonné par des agences locales qui se sont associées à nos magasins pour offrir un environnement dans lequel ils pourraient s’impliquer.»

Mme Malik ajoute que son entreprise a, après analyse, «dû prendre la difficile décision de mettre fin à (son) partenariat au programme de formation professionnelle».

Le courriel précise que Walmart prévoit «mettre fin graduellement à ce programme au cours des prochaines semaines» afin de permettre aux personnes touchées «de planifier la transition et de trouver des mesures alternatives», tout en souhaitant «la meilleure des chances aux participants» et en les remerciant «pour leur temps avec nous».

L’entreprise dit avoir révisé son programme de formation professionnelle en tenant compte «des changements à la législation», des «propres politiques» de Walmart afin de s’»assurer de travailler de façon efficace et pertinente».

La porte-parole ajoute que le détaillant est «heureux (...) d’avoir permis aux participants du programme d’acquérir de nouvelles connaissances en plus de leur donner l’occasion de se développer».

Walmart n’a pas voulu confirmer le nombre de succursales où ce programme était en vigueur et n’a pas non plus précisé le nombre total de ces travailleurs qu’elle n’a «pas congédiés», mais qui n’ont plus d’emploi pour autant. Certaines de ces personnes travaillaient chez Walmart depuis près d’une vingtaine d’années.

Avec la collaboration de Gabriel Delisle