Mathieu Beauchamp a été agressé sexuellement alors qu’il n’avait que 14 ans.
Mathieu Beauchamp a été agressé sexuellement alors qu’il n’avait que 14 ans.

De victime à constable spécial

On le voit tous les jours au palais de justice de Gatineau. Dans son uniforme de constable spécial, il représente la loi et l’ordre, côtoie les accusés, les témoins, et les victimes. Personne ne songerait qu’un tel gaillard a été victime d’agression sexuelle dans son adolescence.

Le 20 décembre, Mathieu Beauchamp s’est présenté au tribunal, en tenue civile, pour y déposer sa déclaration de victime.

Il a raconté au juge Jean Roy le calvaire de son agression sexuelle aux mains de Jean-Gabriel Savoie, aujourd’hui résidant d’Ottawa. « Cette nuit-là, confie le survivant, quelque chose s’est brisé dans mon jeune corps de 14 ans, dans mon jeune esprit innocent. Ma première expérience sexuelle à vie, qui plus est, n’était pas consentante, m’a changé pour toujours. Il y a eu un “avant”, il y a eu un “après” ! »

L’accusé, qui avait 21 ans en 1995, était le fils du responsable de sa communauté religieuse. « Il était aussi pour moi, un modèle à suivre, se souvient le constable. Il projetait cette image pieuse à laquelle j’aspirais. Il m’offrait toujours une place parmi les grands. Il m’accordait cette attention dont j’avais besoin. »

À la demande de Mathieu Beauchamp, la Couronne n’a pas demandé au juge d’interdire la publication de son identité.

L’agent de la paix a insisté pour parler à visage découvert. « Je n’ai plus rien à cacher », confie-t-il au Droit.

L’accusé a plaidé coupable sur le chef d’agression sexuelle sur un mineur qui était valide en 1995. Il a reçu une sentence d’un an de prison à purger dans la communauté. Le juge Roy a précisé que le système est fait ainsi. « Si cela se reproduisait aujourd’hui (avec les lois de 2019), vous pouvez être certain que la sentence serait bien plus sévère. »

Pour éviter toute apparence de conflit d’intérêts, le juge et le procureur de la Couronne sont venus d’un autre district judiciaire pour s’occuper du dossier. Tout le monde se connaît, au palais de justice de Gatineau. La sortie de constable Beauchamp a ému plusieurs collègues, qu’ils soient agents de la paix ou employés civils.

« Monsieur le juge... »

Le juge Roy s’est dit impressionné par la sortie publique du constable. Il a salué son courage et son désir de rédemption.

« Pendant le crime, a déclaré le constable, plusieurs sentiments m’ont envahi. J’ai d’abord ressenti la peur de mourir. Je me suis senti impuissant et pris en captivité. Je voulais bouger, je voulais crier, je voulais frapper, mais j’étais figé au matelas du lit. Bien qu’aucune force douloureuse ne fût utilisée contre moi physiquement. Mon corps ne répondait plus à ma volonté de bouger. Un instinct de survie que j’ai dû apprendre à accepter durant les années qui ont suivi, mais pas sans peine, pas sans honte, pas sans ce sentiment de culpabilité qui me rongeait de l’intérieur, de dégoût de moi-même. »

Mathieu Beauchamp a pardonné à tout le monde, même à son agresseur.

Après un retour aux études à 23 ans, il a retrouvé une « certaine spiritualité », et le goût de devenir policier.

« Aujourd’hui, j’ai 38 ans et mon travail d’agent de la paix, de constable spécial, est un aboutissement dans ma vie. Ce travail m’a aussi fait prendre conscience que mes blessures n’étaient pas guéries. (...) J’ai la chance d’avoir une femme dans ma vie qui m’appuie dans mes moments plus difficiles. »

Fièrement, et non sans essuyer quelques larmes, Mathieu Beauchamp s’est redressé devant le tribunal.

Après une grande inspiration, il a soufflé avec fierté : « Monsieur le juge. Je m’appelle Mathieu Beauchamp. Je suis constable spécial. Et je suis un survivant ! »

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UNE NUIT, 24 ANS D'OBSCURITÉ

Le mal est resté trop longtemps dans la vie de Mathieu Beauchamp. Une nuit bien précise a noirci ses pensées pendant 24 ans. Agressé sexuellement par un homme dans la vingtaine dans les années 1990, l’adolescent de l’époque a été en proie à une intense anxiété lorsqu’il devait se rendre à l’église que fréquentait aussi son agresseur.

Mathieu Beauchamp s’est adressé au tribunal le 20 décembre, quand l’accusé Jean-Gabriel Savoie a reçu sa sentence. « À l’école, j’avais développé une haine profonde pour tous les intervenants masculins, a témoigné M. Beauchamp. J’étais agressif et rebelle à toute forme d’autorité, j’ai détesté l’homosexualité et je m’en suis pris à ma sœur, qui vit avec une femme. Je lui en voulais de ne pas être comme les autres et je la trouvais responsable de mon mal de vivre. C’est difficile pour moi, quand je pense à la haine que j’éprouvais pour ma sœur qui n’avait strictement rien fait contre moi. Aujourd’hui, ma sœur, je l’aime d’amour et quand je repense à mon adolescence. J’ai mal, j’ai honte ! »

L’adolescent a décroché de l’école à 15 ans.

« Mon rêve d’être policier n’était plus qu’un souvenir lointain tout comme l’école. (...) J’ai commis de petits délits pour faire réagir mon père qui était lui-même policier. Tout ce qu’il représentait pour moi était un échec. Il n’avait pas pu me protéger de ce mal qui m’était arrivé. »

Après toutes ces années, toute sa famille s’est ralliée à sa cause. Comme plusieurs survivants(e)s d’agression sexuelle, il souhaite que d’autres victimes brisent le silence. « Mon père et ma mère se seraient fait une joie de m’aider dans ce que je vivais, mais je n’avais confiance en personne. »