Carolle Massicotte
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Dans l'oeil de Carolle Massicotte: Nadia Comaneci, l'histoire d'une note parfaite [VIDÉO]

Louis-Simon Gauthier
Louis-Simon Gauthier
Le Nouvelliste
Où étiez-vous, en juillet 1976? Il y a 44 ans, une jeune gymnaste, Nadia Comaneci, émerveillait le monde entier avec ses performances inoubliables au Forum de Montréal. Ce petit bout de femme de 14 ans et 8 mois deviendrait la reine des Jeux olympiques. Résidente de Sainte-Geneviève-de-Batiscan, Carolle Massicotte, une sommité de la gymnastique au Québec, a eu un accès privilégié à ces moments imbriqués dans notre patrimoine sportif. Dans le cadre de la série «Dans l’oeil de», Mme Massicotte, jeune officielle mineure à l’époque, accepte de replonger dans ses souvenirs.

Propos recueillis par Louis-Simon Gauthier

J’avais 26 ans et il n’était pas question que je manque les Jeux! Par contre, rien ne m’aurait préparée à ce que je m’apprêtais à vivre comme émotions. J’en ai encore la chair de poule aujourd’hui.

En 1976, j’étais juge nationale, je gravissais les échelons. Ça faisait quelques années que je m’impliquais à la Fédération de gymnastique du Québec, en parallèle de ma carrière d’enseignante en éducation physique. J’ai sauté sur la première occasion qui s’est présentée de faire partie de l’aventure des Jeux. Le reste, c’est de l’histoire...

À la bonne place, au bon moment

En tant qu’officielle mineure, je compile les notes des juges et les place en ordre. Je dois surtout diffuser les notes sur le tableau d’affichage. Les athlètes, les caméras et les publics se tournent immanquablement vers nous.

Je connais Nadia de réputation grâce à ses succès en Europe. On a tous hâte de la voir, mais ce sont les Soviétiques qui arrivent à Montréal comme favorites.

Parmi les milliers de spectateurs qui rempliront le Forum, difficile de dénicher un meilleur siège que le mien: je suis en plein cœur de l’action, à côté de la juge-arbitre, une Roumaine comme Nadia. Elle s’appelle Melli Simionescu, juge en chef de la Roumanie.

Nadia a déjà complété avec brio son exercice aux barres asymétriques quand elle arrive devant nous, à la poutre. Ça peut paraître surprenant, mais j’ignore tout de ça, parce que je suis concentrée sur la portion poutre de la compétition.

Elle vient pourtant de réaliser sa première note parfaite des Jeux. Bien sûr que j’entends les cris dans le Forum, mais je ne m’en soucie guère. Des notes parfaites, elle en ajoutera six autres, dont à la poutre... et cette fois, devant moi!

J’ai eu l’honneur d’afficher son deuxième sans-faute des Olympiques de Montréal. Imaginez, ça ne s’était jamais vu dans l’histoire des Jeux et j’étais là, avec une petite fille de 14 ans devant moi, à vivre un moment historique.

Oui, j’étais à la bonne place, au bon moment. Mais seigneur que ce fut stressant...

Le 1.0 qui était un 10

La petite Nadia vient de conquérir le cœur du public. En l’espace de quelques minutes, elle se révèle au monde entier. De mon côté, je ne dois pas me laisser gagner par l’émotion: j’ai un travail à faire.

Je reçois les notes à la suite de son exercice à la poutre. C’est la perfection! Cinq notes de 10.

Le problème, c’est que les tableaux d’affichage ne sont pas conçus pour montrer des notes parfaites. Il n’y a que trois cases. On fait quoi? 000? 100? 1.0? Impossible d’afficher 10.0, c’est trop long.

À ma table, il y a un téléphone rouge. Les règles sont claires; ne l’utilisez qu’en cas d’urgence. La situation s’y prête, croyez-moi!

À l’autre bout du fil, on me met en attente. Dans mon oreille, j’entends le bourdonnement de la foule du Forum. J’ai l’impression que tout le monde me regarde et me crie «AFFICHE!». Le tableau ne montrait rien. Le stress m’envahit à mesure que les murmures augmentent en intensité. Je tremble.

Le Forum est plein, les gens n’attendent qu’après moi. C’est l’enfer! J’ai oeuvré pendant 40 ans comme juge, au sein de 50 compétitions internationales, sauf que je n’ai jamais été aussi nerveuse. Les fans ont commencé à taper des mains, puis des pieds. En l’espace d’un instant, tout le monde debout!

Ça aura pris 4 ou 5 minutes, afin d’expliquer la situation extraordinaire à l’annonceur maison et s’assurer que tout était réglementaire. Une éternité.

La juge-arbitre m’a enfin envoyé le signal pour afficher la fameuse note de 1.0, qui deviendra célèbre. Sur le coup, Nadia a cru qu’il s’agissait d’une erreur. Elle le racontera à maintes reprises par la suite. C’était la seule façon que nous avions de confirmer une note parfaite. La petite a lancé une vague de notes parfaites, cette journée-là.

Le public, lui, en redemandait. Chacun des gestes était applaudi. C’est comme si on avait oublié toutes les autres gymnastes. Notre sympathique Roumaine a d’ailleurs été emportée par la foule et a commis un petit impair en retournant sur le podium après sa prestation pour saluer les spectateurs. On aurait pu la sanctionner pour ce geste, nous ne l’avons pas fait.

Après la poutre, Nadia a reçu la confirmation qu’elle gagnait sa première médaille d’or des Jeux. Elle irait en chercher deux autres, en plus d’une médaille d’argent et de bronze, pour un total de cinq podiums. Quel honneur ce fut que d’afficher ce fameux 1.0!

À un moment, il a fallu que je calme Melli, qui peinait à contrôler ses émotions. L’avantage, elle parlait bien français, tout comme Nadia.

«Nadia, c’est vraiment la perfection!» Ces mots de Melli résonnent encore dans ma tête, 44 ans plus tard.

Naïveté et gardes du corps

Quand on revisite les exploits de Nadia, on remarque son sourire, sa belle naïveté. Pour elle, tout était normal, elle s’en allait travailler, sans plus.

En coulisses, tout le monde voulait la toucher ou lui parler. Mon mari, Jean Massicotte, a agi comme garde du corps au Forum pour l’équipe roumaine. Nadia était entourée de six policiers, dont Jean.

Interdiction stricte de lui parler, il devait toutefois s’assurer qu’elle traverse le site des compétitions vers la salle des médias en sécurité, d’autant plus qu’elle avait été visée par des menaces de mort, comme d’autres athlètes avant et pendant les Jeux.

Quatre ans plus tôt, les attentats des Jeux de Munich avaient traumatisé la planète. Ils ne voulaient pas que le scénario se répète au Canada.

Une autre gymnaste roumaine, Teodora Ungureanu, était l’une des bonnes amies de Nadia. Elle avait du feu dans les yeux et tentait de la protéger du mieux qu’elle le pouvait. Elles étaient inséparables.

Aucun doute, ça aura été les Jeux de Nadia. Elle a éclipsé Nelli Kim, de l’Union soviétique, qui a pourtant gagné trois médailles d’or, comme elle. Kim était très forte! Elle préside maintenant la commission technique à la Fédération internationale de gymnastique.

Nos routes se croisent de nouveau

J’ai eu quatre assignations aux Olympiques de Montréal. Nadia passait donc nécessairement à l’engin où j’étais.

Je l’ai revue neuf ans plus tard, en 1985, lors de ma première compétition internationale comme juge. Nos chemins se croisaient pour la deuxième fois, alors qu’elle vivait également son baptême de feu comme juge sur la scène mondiale.

Belle surprise, elle se souvenait de moi! Il faut dire que j’étais collée sur le fameux tableau, neuf ans plus tôt, quand elle attendait sa note au milieu du Forum.

Je ne l’ai pas côtoyée si souvent par la suite, car sa carrière de juge n’a pas été longue. Il y a quelques années, à l’émission Entrée principale, j’ai eu la chance d’échanger avec elle, au téléphone, en compagnie d’André Robitaille. Cela a été court et émouvant. Je suis toujours surprise de constater à quel point elle se souvient des petits détails de ces Jeux.

Nadia: un avant et un après

Je ne crois pas que Nadia Comaneci réalise, encore aujourd’hui, l’impact qu’elle a eu sur le monde du sport au Québec. Seulement en gymnastique, les demandes d’inscriptions ont explosé.

De mon côté, j’ai été fondatrice de six clubs à Montréal, des clubs qui existent encore de nos jours. J’en suis très fière et je me dis que sans Nadia, ça aurait été différent. Nous avons créé des programmes d’entraîneurs, des programmes d’initiation pour enfants, des formations. J’ai gardé le contact avec des membres de ces équipes. Notre sport avait besoin d’une jeune étoile comme Nadia et 1976 nous a permis de progresser, d’amener la gymnastique ailleurs.

Les Jeux auront été pour moi une école fantastique. Je suis toujours aussi émue quand je vois Nadia s’exécuter dans un Forum rempli au maximum de sa capacité. La gymnastique a beaucoup évolué depuis: un triple périlleux ou une quadruple vrille, on ne voyait pas ça avant! Cependant, à l’époque, Nadia était la plus forte sur le plan technique.

J’ai pris ma retraite de juge internationale en 2008, sans avoir eu la chance d’occuper ces fonctions aux Jeux olympiques, pour des raisons politiques que je m’explique encore mal. Par contre, personne ne pourra me voler ces souvenirs mémorables de l’été 1976. La gymnastique était entrée dans ma vie durant les années 60, et avec l’aide de Nadia, ce sport a pris encore plus d’importance par la suite.Si je pouvais la revoir, j’aimerais savoir comment elle va, si elle est heureuse, où elle est rendue. Personne ne va l’oublier, cette enfant-là!