La chance au coureur, a-t-on entendu, encore entendu et de nouveau entendu. Le coureur devra être bien entraîné parce que ce n’est pas d’un sprint dont il s’agit, mais bien d’un marathon de quatre ans pour le nouveau premier ministre François Legault.

Cours, François, cours!

CHRONIQUE / Vingt-six ministres. Treize femmes. Avant de saluer les bons coups d’un premier ministre qui a en main un des mandats les plus forts et ouverts de l’histoire récente, mentionnons toutefois que les trois principaux ministères à vocation économique sont détenus par des hommes. Éric Girard aux Finances, Christian Dubé au Conseil du trésor et Pierre Fitzgibbon à l’Économie, ainsi que celui de l’Éducation confié à Jean-François Roberge, de l’Immigration à Simon Jolin-Barrette, de l’agriculture à André Lamontagne, des Ressources naturelles à Jonathan Julien et des Transports à François Bonnardel, de même que les postes d’officiers à M. Jolin-Barrette à titre de leader et de whip à Éric Lefebvre.

Avec les notables exceptions de Sonia LeBel, entre autres, à la Justice, aux Relations canadiennes et à la Condition féminine, de Geneviève Guilbault à la Sécurité publique en plus de la symbolique fonction de vice-première ministre et pas du tout symbolique de responsable de la Capitale-Nationale, de Danielle McCann à la Santé, et dans une moindre mesure de Marie Chantal Chassé à l’Environnement et Andrée Laforest qui frottera son expérience de gestionnaire d’une garderie à la horde des maires du Québec, les gros ministères sont masculins. 

L’effort vers la parité est louable, mais la véritable égalité n’est pas tout à fait garantie par deux chiffres, fussent-ils égaux. Il ne s’agit pas tant d’un reproche que d’un constat des efforts à déployer pour pleinement profiter de la moitié de l’intelligence, de la sensibilité et de l’engagement public des Québécoises et Québécois.

La chance au coureur, a-t-on entendu, encore entendu et de nouveau entendu. Le coureur devra être bien entraîné parce que ce n’est pas d’un sprint dont il s’agit, mais bien d’un marathon de quatre ans. Un marathon qui demandera un effort singulier d’abord au début : les athlètes qui nouent les lacets de leurs espadrilles n’ont pas eu une longue préparation dans la plupart des cas. Nul doute que les François Bonnardel et Éric Caire, et plus récemment Geneviève Guilbault et Sonia LeBel, ont accumulé une précieuse expérience dans les couloirs du Parlement. 

En revanche, plusieurs des autres sont bardés de CV et de diplômes avec très peu d’expérience politique. Les voilà ministres et députés, avec le risque de négliger la seconde fonction pour le prestige de la première. Mentionnons le passé ministériel de Marguerite Blais et François Legault lui-même dont le vécu sera précieux pour guider les premiers pas de ces nouveaux responsables de notre bien collectif. Tristesse qu’ait été laissé sur le banc un élu dévoué, attachant et loyal comme Donald Martel.

C’est dans cette perspective qu’on peut s’inquiéter de la charge de travail confiée à deux d’entre eux en particulier : Simon Jolin-Barrette et Geneviève Guilbault. La fonction de vice-première ministre est présentement symbolique bien que le premier ministre se soit engagé à lui conférer une portée plus réelle en réponse aux directions bicéphales du Parti québécois et de Québec solidaire. La Sécurité publique sera allégée à la suite du départ mystérieux de Robert Lafrenière et à l’annonce que sa succession sera désignée par l’Assemblée nationale aux deux tiers du vote, éliminant du même coup des proximités familiales gênantes. La Capitale-Nationale toutefois, berceau de la CAQ, ne sera pas de tout repos. Geneviève Guilbault semble avoir ce qu’il faut et résider tout près sera un atout majeur.

Simon Jolin-Barette, porte-parole en tout à la veille du déclenchement de l’élection et ministre provisoire de tout à son lendemain, en aura plein ses bras de surdoué. La fonction de leader, méconnue du public, est cruciale et, normalement, fait appel à une solide connaissance du Parlement et ses rouages. L’immigration promet d’être un enjeu lourd et controversé, et ce, d’autant plus que le premier ministre a choisi de l’associer à la laïcité. Une des rares erreurs du premier ministre. Associer laïcité et immigration, c’est un peu dire aux immigrants que tout ça, c’est l’affaire de notre religion chrétienne de majoritaire contre les leurs de minoritaires.

Ce message déplorable est d’autant plus maladroit qu’il prête flanc aux pires accusations portées à l’encontre des Québécois sensibles aux enjeux identitaires. La laïcité, c’est un rejet de la diversité qu’apporte l’immigration, cette immigration qu’on veut réduire, semble-t-on dire à la CAQ. Sonia LeBel apparaît parfaitement apte à faire face aux mandats que lui confie François Legault (Justice, Relations et Francophonie canadienne, Condition féminine, Réforme des institutions et Protection du consommateur), mais en rejetant l’idée que soient retirés les crucifix des salles de cour comme du Salon bleu, elle contribue à cette ambiguïté. Comme responsable des Relations canadiennes, elle sera impliquée dans de vigoureux échanges qui ne manqueront pas d’opposer Ottawa et Québec tant en immigration qu’en laïcisation de l’État.

De surcroît, elle porte la réforme des institutions parlementaires, donc la fameuse et attendue introduction d’ici un an d’une part de proportionnelle dans le choix des parlementaires de l’Assemblée nationale du Québec.

La lune de miel, lentement, s’étiolera malgré un début de mandat prometteur. Pour éviter que les semelles ne deviennent lourdes, il n’y a qu’un choix : cours, François, cours!