À Québec, où l’alcool a été autorisé avec des repas dans 30 «parcs conviviaux», la police n’a remis aucune contravention à des citoyens qui n’ont pas respectéles nouvelles consignes.
À Québec, où l’alcool a été autorisé avec des repas dans 30 «parcs conviviaux», la police n’a remis aucune contravention à des citoyens qui n’ont pas respectéles nouvelles consignes.

Consommation d'alcool dans les parcs: une gorgée de liberté

Marc Allard
Marc Allard
Le Soleil
Depuis des années, le maire de Saint-Georges, Claude Morin, voyait des citoyens se cacher pour boire un verre de vin ou une bière lorsqu’il marchait dans les parcs de sa ville.

M. Morin se demandait si l’interdiction de boire de l’alcool dans les parcs n’était pas un peu anachronique. Mais il craignait d’ouvrir une boîte de pandore en modifiant le règlement municipal. «Il y a toujours une crainte qu’il y ait des abus», que des gens s’installent au parc «avec trois caisses de bière et un sac de chips», dit-il.

Puis, dans la foulée de la pandémie de COVID-19, la Ville de Saint-Georges a voulu donner un coup de pouce aux restaurateurs qui offrent des commandes à emporter et encourager les citoyens à piqueniquer. En discutant avec d’autres maires, M. Morin a aussi constaté que plusieurs villes autoriseraient la consommation d’alcool dans les parcs. 

Alors, le 13 juillet, la municipalité beauceronne a pris une gorgée de liberté elle aussi. Le conseil municipal a modifié son Règlement concernant la paix et le bon ordre pour autoriser la consommation d’alcool en même temps qu’un repas dans quatre parcs de la ville. 

Saint-Georges est un des plus récents exemples d’une tendance vers une plus grande permissivité envers l’alcool dans les espaces publics des municipalités québécoises. Depuis ce printemps, plus d’une dizaine de villes ont permis à leurs citoyens de prendre un verre en mangeant dans des parcs ou des espaces publics. 

Québec, Saint-Georges, Saguenay, Roberval, Sherbrooke, Magog, Drummondville, Victoriaville, La Prairie, Saint-Jean-sur-Richelieu et Longueuil, notamment, ont modifié leurs règlements qui prévoyaient des contraventions pour les citoyens qui s’ouvrent une bière en piqueniquant. Elles ont rejoint des villes comme Montréal, Trois-Rivières ou Granby qui permettaient déjà à leurs citoyens de le faire. 

Deux mois plus tard après ce virage, des milliers de citoyens se sont prévalus de cette nouvelle latitude. Et, déjà, des indices laissent croire que les excès appréhendés ne se sont pas manifestés. 

À Québec, où l’alcool a été autorisé avec des repas dans 30 «parcs conviviaux», le Service de police de la Ville de Québec n’a remis aucune contravention à des citoyens qui n’ont pas respecté les nouvelles consignes, indique la porte-parole du SPVQ, Sandra Dion. 

Il ne semble y avoir eu d’excès non plus à Saint-Georges. «À date, il n’y aucune plainte, aucun problème, ça va très, très bien, dit le maire Morin. Les gens sont très respectueux du règlement. Ils agissent en adultes». 

Qu’est-ce qu’un repas?

Doyenne et professeure titulaire à la Faculté de droit de l’Université d’Ottawa, Marie-Eve Sylvestre a quelques réserves. Mme Sylvestre, qui s’est beaucoup intéressée à la criminalisation des personnes marginalisées, s’inquiète notamment du flou qui entoure la notion de «repas» exigé pour consommer de l’alcool dans les espaces publics. 

«Est-ce qu’un sac de chips constitue un repas? Qu’est-ce qu’un repas? C’est clair que là, il y a une marge de manœuvre et un pouvoir discrétionnaire des policiers», note-t-elle, ce qui pourrait entraîner de la discrimination envers les itinérants, par exemple.

Selon Marie-Eve Sylvestre, les règlements liés au contrôle de l’alcool dans les villes québécois sont «en quelque sorte un prétexte pour contrôler l’utilisation des espaces publics par certaines populations jugées indésirables, jugées nuisibles au vivre-ensemble dans les municipalités. Ce ne sont pas des comportements qu’on vise, mais des personnes à travers ces règlements-là, et c’est là qu’il y a des dérapages», dit-elle. 

Comme pour le télétravail qui était craint par des entreprises et s’est révélé plutôt bénéfique pour la productivité, la permission de prendre un verre au parc n’entraînera peut-être pas les excès d’alcools appréhendés par un certain puritanisme qui perdure dans notre société depuis le 18e siècle, remarque la doyenne. 

«Je pense que la pandémie de COVID nous a mis face à plusieurs de nos contradictions», dit-elle. 

«Joie de vivre»

Parlez-en à Évelyne Beaudin. Dès l’été 2018, la conseillère municipale et chef intérimaire du parti Sherbrooke citoyen a proposé sans succès de permettre la consommation de boissons alcoolisées dans les parcs de Sherbrooke. 

Comme beaucoup de Québécois qui ont voyagé en France, Mme Beaudin avait apprécié la liberté de pouvoir prendre un verre de vin en mangeant et en bavardant dans les places publiques françaises. «Je trouvais que c’était un peu contradictoire qu’on ne s’offre pas cette ambiance-là, cette joie de vivre là» dans plusieurs villes du Québec, dit-elle. 

En février 2020, juste avant le début de la pandémie de COVID-19 au Québec, la proposition d’Évelyne Beaudin a été soumise au conseil municipal de Sherbrooke. Tous les élus sherbrookois ont voté contre. Sauf Mme Beaudin.

Les règlements existent «non pas pour ceux qui prendraient un verre tout bonnement, mais pour les délinquants qui abusent», avait expliqué à La Tribune Danielle Berthold, présidente du comité de la sécurité publique. «Le côté bucolique devient moins intéressant si des gens sont pompettes à côté. Ça change l’atmosphère dans le parc», avait ajouté la conseillère municipale Chantal L’Espérance. 

Le Service de police de Sherbrooke, consulté par le comité de sécurité publique, estimait pour sa part que «permettre la consommation de boissons alcooliques dans les parcs rendrait le travail des policiers beaucoup plus difficile au moment où (ils) seron(t) confrontés à des abus», était-il écrit dans le sommaire décisionnel présenté au conseil.

Comme dans plusieurs villes du Québec où l’économie locale a été malmenée par la pandémie, c’est la pandémie de COVID-19 qui a incité Sherbrooke à assouplir les restrictions concernant l’alcool dans les espaces publics. 

Du 8 juillet au 17 octobre, la Ville a ainsi permis aux citoyens de boire de l’alcool en mangeant au carré Strathcona en face de l’hôtel de ville, dans l’«oasis urbaine» de la rue Wellington Nord et à la place Well Sud, un terrain vacant de la rue King Ouest. Le maire de Sherbrooke, Steve Lussier, a expliqué qu’il souhaitait que le centre-ville devienne un endroit «convivial» attrayant pour les Sherbrookois cet été.

Évelyne Beaudin trouve ce projet-pilote un peu timide. «On aurait pu profiter du contexte COVID, où les gens étaient tout à coup vraiment plus ouverts à la nouveauté, pour être peut-être plus ambitieux, dit la conseillère. Mais je pense que c’est déjà un bon début».

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DES VILLES QUI DISENT NON 

Malgré une tendance vers plus de permissivité, plusieurs villes québécoises ont choisi de maintenir l’interdiction de consommer de l’alcool dans les parcs. 

C’est le cas de Lévis, où la Ville a justifié cette décision notamment par «la nécessité de maintenir un haut standard de sécurité dans les parcs et d’appuyer la reprise commerciale sur le territoire lévisien». 

Après avoir flirté avec l’idée d’autoriser la consommation d’alcool dans les parcs, Gatineau l’a finalement abandonnée, ses élus craignant les excès d’alcool et les déchets qui traînent. Même chose du côté de sa voisine ontarienne. Il est impossible de consommer de l’alcool dans les parcs municipaux d'Ottawa.

À Saint-Augustin-de-Desmaures, en banlieue de Québec, le maire Sylvain Juneau est ambivalent. Pour l’instant, il n’a pas l’intention de légiférer pour permettre à ses citoyens de prendre un verre en mangeant dans les parcs. Dans sa ville, souligne-t-il, il y a surtout des parcs de quartier avec une ambiance familiale et des modules de jeux pour enfants, souligne-t-il. 

Parfois, note-t-il, des jeunes fêtards vont boire dans les parcs, font du bruit et la police doit intervenir. «Je ne voudrais pas en plus [l’]encourager», dit-il. 

En même temps, le maire Juneau ne pense pas que les adultes qui prendraient un verre avec des amis ou leur famille en piqueniquant dans les parcs poseraient problème. 

Mais il dit ne pas avoir reçu aucune revendication en ce sens. «Si on le faisait, je ne serais pas anxieux en me disant : “ah, ça va être l’enfer”, dit-il. Pas du tout. Mais je n’ai pas de demande.» Marc Allard