Alexie Rhéaume et André-Anne Côté, deux étudiantes de l’Université Laval en quête d’identité.
Alexie Rhéaume et André-Anne Côté, deux étudiantes de l’Université Laval en quête d’identité.

Chercher ses origines... et se trouver

Myriam Boulianne
Myriam Boulianne
Le Soleil
Alexie Rhéaume et André-Anne Côté ont plusieurs choses en commun. Elles ont été adoptées en Chine en 1995. Elles ont grandi à Québec. Elles détiennent un baccalauréat en anthropologie de l’Université Laval. Elles sont aussi retournées dans leur ville natale pour visiter l’orphelinat qui les a recueillies. Pour l’une, à la recherche de ses origines, et pour l’autre, de ses parents biologiques. Une quête d’identité qui leur a permis de «reconstituer les pièces du puzzle», confient-elles.

André-Anne se souvient de tous les détails. C’était en mai 2018. À l’époque, elle poursuivait une maîtrise en relations internationales à Pékin. Confiante en ses habiletés en mandarin, elle a lancé un appel sur Weibo, un populaire réseau social chinois, pour retrouver ses parents biologiques. 

«Je filtrais les messages. Souvent, ce n’était pas la bonne date ou le bon endroit, d’autres fois, il n’y avait pas de ressemblances physiques. Je me rendais compte que c’était comme chercher une aiguille dans une botte de foin.»

Elle avait perdu espoir lorsqu’une dame lui écrit qu’elle avait eu une petite fille au printemps 1995 dans la ville de Nanchang. Tout concordait. «Je me suis dit, si je ne le fais pas là, je ne le ferai jamais. J’ai donc acheté des billets pour Nanchang.» 

Une fois arrivée, la première chose qu’elles ont faite c’est le test d’ADN. «Comme les résultats prennent une semaine, on a fait semblant d’être une famille pour la symbolique de la chose.» 

De retour à Pékin, André-Anne a reçu le résultat du test : ce n’était pas sa mère. «J’étais triste, mais ensuite on s’est dit que les deux on avait besoin de connecter et de réparer cette perte-là.»

L’histoire d’Alexie est différente, mais tout aussi significative. Elle est retournée en Chine à l’été 2013 accompagnée de sa mère et de sa sœur jumelle, elle aussi adoptée. Arrivées à l’orphelinat de Yangzhou, le directeur de l’établissement les a tout de suite reconnues. «Ah! Vous êtes les deux jumelles!»

Dans une autre salle, les murs étaient couverts d’un millier de photos d’enfants qui y avaient été adoptés. Celles qui revenaient à l’orphelinat collaient une étoile à côté de leur photo. Sa sœur jumelle a trouvé la sienne, mais pas Alexie. «Il y en avait tellement!»

Lors de la visite de l’orphelinat, c’est un tout autre constat qu’elle a fait. Il y avait une cinquantaine d’enfants, tous âgés de trois ans et plus et présentant souvent des problèmes de santé. La réalité est bien différente que dans les années 90.

Puis en explorant sa ville natale, c’est une nouvelle sensation qu’elle a ressentie. Étrangère? Pas nécessairement. Une émotion indescriptible. «En Chine, je me fondais dans la masse. C’est étrange. Par exemple, les gens me parlaient en mandarin, mais je ne pouvais pas leur répondre. Ils étaient vraiment surpris.»

Alexie a demandé des informations additionnelles sur son adoption, mais rien de bien précis dans son dossier. Désireuse d’en savoir plus sur ses origines, cette «quête» de retrouver ses parents biologiques en faisait plus ou moins partie.

Adoptées et engagées

Ce désir de connaître ses origines s’est manifesté vers l’âge 18 ans. «Avant, je savais que je voulais retourner en Chine, mais toutes les questions concernant mon identité, je ne me les posais pas vraiment», reconnaît Alexie. Idem pour André-Anne, un souci de normalité l’habitait durant l’adolescence. «Je ne m’étais pas intéressée plus que ça à la Chine avant parce que je voulais fit in, me fondre dans le moule, être normale.»

Leurs études en anthropologie auront certes fait naître cette curiosité à l’égard de leurs origines, admettent-elles.

Maintenant âgées de 25 ans, les deux sont désormais beaucoup plus informées des enjeux qui entourent l’adoption internationale. Elles sont aussi davantage engagées. 

André-Anne travaille à la mise sur pied d’une bourse permettant aux adopté.e.s de Chine de retourner dans leur pays d’origine et d’apprendre le mandarin. Elle s’inspire du séjour de retour et du programme de langue financé en partie par le gouvernement de la Corée du Sud. «Les enfants adoptés de Corée se sont réunis à Séoul dans les années 90 et ont réclamé leurs droits de retour et à la vérité : accès aux archives de naissance, droit à un visa spécial et apprentissage de la langue de leur pays d’origine. Ce pays représente un modèle en programme post-adoption et c’est cela que j’aimerais mettre en place pour la Chine.»

Quant à Alexie, dans le cadre de son mémoire en anthropologie portant sur la construction de l’identité des jeunes adultes adoptés à l’international, elle a beaucoup appris sur les enjeux qui y sont associés. «Une fois qu’on adopte des enfants abandonnés, c’est comme si on reniait leur histoire. C’est souvent le cas pour les adoptions plénières [forme d’adoption qui rompt tout lien de filiation et tout contact entre l’enfant et ses parents de naissance].» 

Le besoin de retour aux sources varie grandement d’une personne à une autre, dépendamment de ses besoins, ses questionnements et ses expériences de vie. Mais Alexie précise que «lorsque des enfants adoptés retournent dans leurs pays d’origine, ils reviennent souvent avec plein d’interrogations concernant leur identité.»

«Être adopté, c’est comme être dans le coma pendant cinq mois, puis tout à coup, tu te réveilles et tu veux des réponses», poursuit André-Anne.

Se réapproprier son histoire

Pour cette dernière, la recherche de ses origines est une question de droits humains. «On a été adopté, mais on est des immigrants non consentants. Le droit de revenir dans notre pays et rechercher nos parents biologiques, c’est le droit à la vérité, le droit de savoir ce qui nous est arrivé. C’est une partie de notre histoire qui nous est due.»

Depuis leur retour de Chine, sont-elles plus en paix avec elles-mêmes?

À l’unisson, elles répondent par l’affirmative. «Ça fait du bien, ajoute André-Anne. Ça te permet de construire ton propre narratif au lieu de te le faire dire ou de te faire infantiliser. Là, tu peux être maître de ce que tu as vu et reconstituer les pièces du puzzle.»

Cette dernière ajoute qu’une assurance et une fierté raciale se sont développées à la suite de son périple. «Je sais maintenant d’où je viens, je connais mes racines, je suis plus groundée.» Ce séjour, elle le décrit comme un pèlerinage. «Il y en a qui font Compostelle, il y a des Québécois qui retournent en France, pour moi, c’est un peu ça.»

Alexie Rhéaume

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L’ADOPTION INTERNATIONALE EN CHIFFRES

Nombre de personnes adoptées ayant fait une demande de sommaire d’antécédents et/ou de retrouvailles internationales, de 2013 à 2018

  • 2013 : 15 personnes adoptées
  • 2014 : 8 personnes adoptées
  • 2015 : 17 personnes adoptées
  • 2016 : 46 personnes adoptées
  • 2017 : 44 personnes adoptées
  • 2018 : 128 personnes adoptées
  • 2019 : 312 personnes adoptées

Nombre de demandes de sommaires d’antécédents et de retrouvailles internationales reçues des personnes adoptées selon leur catégorie d’âge, Québec, 2018

  • Moins de 18 ans : 2 dossiers
  • 18 à 60 ans : 82 dossiers
  • 61 ans et plus : 44 dossiers
  • Total : 128 dossiers

Évolution de l’adoption internationale au Québec de 2000 à 2018

  • 2000 : 700 adoptions
  • 2001 : 745 adoptions
  • 2002 : 817 adoptions
  • 2003 : 908 adoptions
  • 2004 : 817 adoptions
  • 2005 : 600 adoptions
  • 2006 : 528 adoptions
  • 2007 : 496 adoptions
  • 2008 : 400 adoptions
  • 2009 : 477 adoptions
  • 2010 : 495 adoptions
  • 2011 : 339 adoptions
  • 2012 : 256 adoptions
  • 2013 : 218 adoptions
  • 2014 : 234 adoptions
  • 2015 : 209 adoptions
  • 2016 : 134 adoptions
  • 2017 : 153 adoptions
  • 2018 : 142 adoptions

Nombre d’enfants adoptés par des Québécois dans les cinq pays d’origine les plus fréquents en 2018

  • Chine : 24 enfants adoptés
  • Colombie : 19 enfants adoptés
  • Haïti : 18 enfants adoptés
  • Vietnam : 15 enfants adoptés
  • Ukraine : 13 enfants adoptés

Répartition du nombre d’adoptions internationales par région administrative, Québec, 2018

  • Capitale-Nationale : 26
  • Chaudière-Appalaches : 7

Source: Ministère de la Santé et des Services sociaux

André-Anne Côté

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RECHERCHES EN HAUSSE, ADOPTIONS EN BAISSE

Au courant des dernières années, on note deux tendances liées à l’adoption internationale au Québec : une augmentation des demandes d’antécédents et de retrouvailles de la part de personnes adoptées et une diminution du nombre d’adoptions à l’international. Explications avec le Secrétariat à l’adoption internationale (SAI).

Q On note une augmentation dans les dernières années des demandes d’antécédents et de retrouvailles. Qu’est-ce qui explique cette demande croissante?

R Si on regarde l’historique de l’adoption internationale au Québec, on remarque que dans les années 90 et jusqu’au début des années 2000, il y avait un très grand nombre d’enfants adoptés chaque année (entre 700 et 977 enfants). Ces enfants adoptés au tournant du siècle sont désormais des adultes. Plusieurs sont rendus à l’étape d’avoir des enfants eux-mêmes. Cela amène certains adoptés à faire des recherches sur leurs origines. Certains adultes dont l’adoption remonte à plus longtemps se questionnent depuis plusieurs années sur leurs origines, ou décident d’entreprendre des démarches après le décès de leurs parents adoptifs.

De plus, les tests d’ADN et de type généalogique ainsi que l’utilisation croissante des réseaux sociaux permettent dorénavant des avancées pour la recherche de personnes.

Q Avez-vous des statistiques sur le nombre de demandes qui se soldent par une réponse positive ou des retrouvailles?

R Nous n’avons pas de statistiques à ce sujet. Il convient d’indiquer que ce ne sont pas tous les adoptés qui présentent une demande de retrouvailles. Tous les adoptés qui font une demande reçoivent des services et obtiennent des informations de la part du SAI. L’objectif du service offert est d’identifier le besoin du demandeur et d’entreprendre la démarche de recherche ou d’accompagnement qui y correspond. 

Certains parents biologiques vont refuser les retrouvailles compte tenu notamment du contexte social ou culturel dans lequel ils ont abandonné leur enfant. D’autres initieront eux-mêmes la démarche de recherche des origines et il appartiendra à l’adopté d’y donner suite ou non. 

Finalement, dans certaines situations, il est impossible de localiser ou de retrouver le parent biologique. Le caractère d’extranéité (situation juridique d’un étranger dans un pays donné) complexifie beaucoup la démarche.

Q Pourquoi est-ce qu’il y a moins d’adoptions à l’international aujourd’hui que dans les années 1990 et 2000?

R On observe effectivement une diminution des adoptions internationales, et ce, dans tous les pays d’accueil ces dernières années. Cette diminution s’explique notamment par la ratification par de nombreux États de la Convention de La Haye sur la protection des enfants et la coopération en adoption internationale (1993). Ces États doivent ainsi mettre en place davantage de mesures pour assurer la protection de leurs enfants sur leur territoire et promouvoir l’adoption nationale. 

Cela est aussi constaté lorsque les pays développent une meilleure économie. Ils sont ainsi plus en mesure de mettre en place des programmes sociaux pour leurs enfants et leurs familles. 

Aussi, les dossiers sont désormais plus complexes (fratries, enfants à besoins particuliers, etc.). En effet, les États sont toujours à la recherche de parents pour les enfants qui ne sont pas adoptés localement.

On s’attend à une stabilité du nombre d’adoptions pour les prochaines années. Outre l’évolution sociétale, le nombre d’adoption peut être influencé par les fermetures ou ouvertures de pays ainsi que les crises politiques ou sociosanitaires.

Q Il semble aussi que les critères sont plus sévères qu’auparavant pour adopter. C’est exact?

R Au Québec, selon la législation en vigueur, une personne qui désire adopter doit remplir les critères suivants : être domicilié au Québec, être majeur, avoir au moins 18 ans de plus que l’enfant qu’il souhaite adopter. À ces critères s’ajoutent ceux imposés par les pays d’origine des enfants. Les pays les établissent selon leurs lois et leurs pratiques. Plusieurs pays donnent des précisions quant à l’âge limite des adoptants, à leur état matrimonial et à leur situation socio-économique. Dans certains cas, il y a des exigences médicales.

Ainsi, bien que la démarche soit essentiellement la même pour tous les adoptants, le choix du lieu d’adoption sera guidé en fonction des restrictions et exigences des pays d’origine. 

De plus, le nombre d’enfants disponibles à l’adoption étant désormais inférieur au nombre d’adoptants, il en résulte que certains pays ont resserré leurs critères (par exemple : couples mariés uniquement).

D’autres par ailleurs ont modifié leurs critères soit en lien avec l’évolution sociale de leur État ou pour élargir les possibilités d’accueil de leurs enfants non adoptés localement. Par exemple, la Colombie accepte désormais les candidatures de couple de même sexe ou de personne seule d’orientation homosexuelle.