Alexandre Bouchard est ingénieur et actionnaire principal chez Martin Roy et associés.

Chauffer un salon funéraire avec le four crématoire

Assurer le chauffage d’une résidence funéraire et des trottoirs qui l’entourent en utilisant le surplus de chaleur provenant de son four crématoire. C’est grâce à cette idée que la firme d’ingénierie Martin Roy et associés de Jonquière a remporté la semaine dernière une mention internationale au concours Technology Award.

C’est l’organisme international American Society of Heating, Refrigerating and Air Conditionning Ingeneer, dont le mandat est de définir les normes et guides de conception dans le secteur de la mécanique du bâtiment, qui a attribué cette mention.

En entrevue, l’ingénieur Alexandre Bouchard, actionnaire principal de Martin Roy et associés et président de la section régionale du Conseil du bâtiment durable, explique que son entreprise a reçu le mandat de dessiner le tout nouveau complexe funéraire Goyer, situé à Sainte-Thérèse de Laval. L’imposant immeuble de 35 000 mètres carrés comprend quatre salons de visite, un columbarium, un crématorium, un espace foyer, une chapelle, une salle de réception, une salle de jeux pour enfants, une salle d’allaitement, etc.

L’une des particularités de l’entreprise funéraire Goyer est que son four crématoire fonctionne huit heures par jour parce qu’elle œuvre en sous-traitance pour d’autres maisons funéraires.

« En réfléchissant au projet, on a commencé à regarder une façon de mettre à contribution la chaleur provenant des fours crématoires », explique l’ingénieur.

Un four crématoire utilise comme combustible le gaz naturel qui fait monter la chaleur jusqu’à 700 degrés Celsius, produisant ainsi 294 000 BTU/heure.

« Le four crématoire a été fabriqué par la compagnie québécoise Pyrox. Lorsqu’on a appelé chez Pyrox, on s’est fait dire qu’il était impossible de récupérer la chaleur provenant de la cheminée du four crématoire pour chauffer un bâtiment », explique M. Bouchard.

En effectuant des recherches sur Internet, l’ingénieur constate qu’un salon funéraire en exploitation en Belgique utilise un tel système de récupération de chaleur. « J’ai appelé en Belgique et j’ai discuté avec le directeur qui s’est fait un plaisir de m’envoyer les plans de son système », ajoute M. Bouchard. Les plans ont été transférés chez Pyrox, où l’on a pu constater que le projet technologique est faisable.

De façon sommaire, la chaleur du four crématoire est détournée de la cheminée par un conduit d’évitement pour être acheminée vers une chaudière qui chauffe un mélange d’eau et de glycol qu’elle remet en circulation dans chacune des pièces du salon funéraire à l’aide de pompes. Une chambre de combustion des gaz reliée au système permet de récupérer une grande quantité de chaleur.

Malgré l’abaissement de la température de 700 à 200 degrés, une grande quantité de chaleur du four crématoire était encore disponible. C’est ainsi qu’il a été décidé d’utiliser cette chaleur pour chauffer les trottoirs extérieurs du salon funéraire, permettant de réaliser des économies supplémentaires au chapitre du déneigement.

Question éthique

M. Bouchard mentionne qu’en cours de route, le propriétaire Jonathan Goyer a soulevé un questionnement au plan éthique devant le fait qu’un four crématoire servant à réduire des corps humains en cendres puisse servir aussi à chauffer l’immeuble funéraire. Le dilemme a été résolu par le fait qu’aucun reste humain (poussière) ne se retrouve dans le procédé.

Interrogé sur le volet économique du projet, M. Bouchard mentionne que Goyer a dû investir 380 000 $ dans le système de récupération de chaleur. Un coup de pouce financier de 125 000 $ provenant d’un programme d’efficacité énergétique du fournisseur de gaz naturel Énergir permet d’atteindre le seuil de rentabilité au bout de cinq ans.

Selon lui, l’un des grands obstacles à la mise en place de nouvelles technologies énergétiques au Québec demeure le bas coût de l’énergie. « Il serait impossible de rentabiliser un tel système sans l’aide financière obtenue d’Énergir. Il existe une foule de programmes d’aide qui ne sont pas tous connus par les chargés de projet. »

M. Bouchard ne prétend pas vouloir convertir à grande échelle tous les salons funéraires au chauffage à l’aide d’un four crématoire. « Ça ne m’intéresse pas d’aller à grande échelle. Ce fut un défi personnel intéressant, mais le plus important dans le message que je veux livrer aux promoteurs est qu’avant d’entreprendre un projet immobilier, ils doivent se poser des questions afin de déterminer s’ils font le meilleur choix. »