La Coopérative forestière de Petit Paris est touchée par les mesures intérimaires du plan sur le caribou forestier.

Approvisionnement forestier: une crise majeure en vue

L’industrie forestière active en forêt boréale se dirige vers une crise majeure d’approvisionnement d’ici 18 mois. Une vingtaine d’acteurs considèrent la situation tellement grave qu’ils entendent interpeller le premier ministre du Québec, François Legault, pour lever l’incertitude provoquée par les mesures intérimaires du plan sur le caribou forestier.

La situation est préoccupante pour les industriels, qui feront parvenir, dans les prochains jours, des lettres au premier ministre François Legault et à son ministre responsable d’Investissement Québec, Pierre Fitzgibbon. Ces derniers estiment que plusieurs dizaines de millions de dollars d’investissement de la banque de l’État québécois sont à risque dans cette situation. Ils ont tenu, cette semaine, une importante téléconférence pour agir en front commun pour la première fois depuis 2013.

Selon les informations recueillies par Le Quotidien au cours des deux dernières semaines, au moins trois entreprises qui réalisent des opérations forestières au Saguenay–Lac-Saint-Jean et dans le secteur Chibougamau-Chapais sont à risque pour le moment. Selon une évaluation partielle de la situation, le manque à gagner en approvisionnement pour la scierie Barrette-Chapais, la Coopérative forestière de Petit Paris et Produits forestiers Résolu (PFR) sera de près de 750 000 mètres cubes de bois.

La scierie Barrette-Chapais a vu disparaître des territoires de coupe représentant un peu plus de 325 000 mètres cubes de bois.

Le cas de Barrette-Chapais est particulier alors que l’entreprise, qui investit dans la construction d’une usine de 70 M $ pour la production de granule, a vu disparaître des territoires de coupe représentant un peu plus de 325 000 mètres cubes de bois. Ce volume représente près de 50 % de ses garanties d’approvisionnement.

Les problèmes se confirment de jour en jour dans les départements de planification forestière des entreprises.

De son côté, le directeur général de la Coopérative forestière Petit Paris, Alain Gauthier, a confirmé que l’entreprise n’aurait plus accès au territoire pour les deux dernières années du plan quinquennal. « On nous dit de ne pas nous inquiéter, que le gouvernement va respecter les garanties d’approvisionnement de 300 000 mètres cubes par année. Mais quand on demande à quel endroit on va récolter, il n’y a pas de réponse. »

Les techniciens et ingénieurs forestiers des entreprises ont beau analyser les cartes sous tous les angles, ils sont incapables d’identifier les zones qui permettront de récolter les volumes. C’est ainsi que plusieurs entreprises vont devoir changer de zone à l’intérieur du même territoire et vont avoir de la difficulté à récolter le bois accordé par contrat par le gouvernement du Québec. En temps normal, les techniciens et ingénieurs forestiers planifient de 12 à 24 mois d’avance les secteurs de récolte forestière. Ils peuvent ainsi procéder à la construction de routes d’accès et au déplacement des camps forestiers, quand la situation l’exige.

En 2013, le plan de rétablissement de l’habitat du caribou se traduisait par une baisse de la possibilité forestière de trois millions de mètres cubes de bois. André Paradis, préfet de la MRC de Lac-Saint-Jean-Est, affirme que malgré toutes les pirouettes de l’équipe caribou du ministère, le plan se solde encore par une baisse majeure de la possibilité au Québec, laquelle pourrait atteindre 1,4 million de mètres cubes uniquement au Saguenay–Lac-Saint-Jean.

Pour Petit Paris, Résolu et Arbec, ce sont principalement les grands massifs du nord des unités d’aménagement qui ne seront plus accessibles dès 2020.

La scierie Barrette-Chapais a vu disparaître des territoires de coupe représentant un peu plus de 325 000 mètres cubes de bois.

Ces problèmes d’approvisionnement s’ajoutent aux effets dévastateurs du nouveau régime forestier, qui ont provoqué une augmentation du coût du bois de 25 % depuis sa mise en oeuvre.

L’Alliance forêt boréale a déjà transmis une missive au premier ministre pour réclamer un moratoire sur le dossier caribou.

LE MINISTÈRE TENTE DE TEMPÉRER

Le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs du Québec (MFFPQ) affirme qu’il n’y aura pas de crise d’approvisionnement forestier d’ici 2023 et est même disposé à défrayer les coûts additionnels du transport du bois pour les entreprises qui vont devoir modifier des secteurs de récolte.

«D’entrée de jeu, j’insiste sur le fait qu’il n’y a aucune crise d’approvisionnement en vue. Le MFFPQ applique le principe de précaution par la mise en place de mesures intérimaires d’aménagement de l’habitat du caribou forestier, et ce, sans toucher les volumes attribués et les volumes destinés au Bureau de mise en marché des bois (BMMB) d’ici avril 2023», fait état un courriel transmis au Quotidien par Nicolas Bégin, coordonnateur des relations avec les médias au MFFPQ.

«Enfin, enchaîne le fonctionnaire, je vous mentionne que des discussions récentes ont été tenues avec les principaux industriels forestiers concernés au sujet des mesures intérimaires. Ces discussions ont permis de répondre à leurs questions, d’atténuer leurs appréhensions et de convenir des prochaines étapes pour la mise en oeuvre de ces mesures.»

Tout indique que ces discussions n’ont pas été satisfaisantes puisqu’une vingtaine d’industriels forestiers ont jugé nécessaire de tenir une téléconférence pour établir une stratégie, dont l’envoi de missives au premier ministre du Québec pour le sensibiliser à la problématique.

Le responsable des communications précise que la mesure de précaution vise à geler des territoires jusqu’à ce que le plan final pour l’habitat du caribou soit adopté. Dans la réponse transmise au Quotidien, le ministère ne donne aucune explication sur les territoires qui seront accordés pour permettre aux entreprises de récolter la totalité de leur garantie d’approvisionnement.

Le gouvernement est même disposé à accorder des indemnisations aux entreprises, dont les infrastructures sont déjà construites et ne pourront plus être utilisées. Des sommes sont prévues dans le dernier budget du Québec pour financer ces compensations.

Le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs applique des mesures de précaution pour le caribou forestier dans des unités d’aménagement qui ont fait l’objet d’inventaire des hardes l’hiver dernier. Il refuse toutefois de dévoiler le résultat de ces inventaires. Le Quotidien a procédé à une demande d’accès à l’information pour obtenir les rapports de ces inventaires.