À mon admiratrice de 92 ans

CHRONIQUE / « Allô Julien ! Tu as reçu une lettre. Elle est sur ton bureau.

– Une lettre ? »

Fébrile, je franchis la porte séparant l’accueil de la salle de rédaction à pleine vitesse, et l’invraisemblable se confirme.

Sur le coin de mon bureau, il y a effectivement une petite enveloppe qui m’attend, avec l’adresse du journal et mon nom sur le dessus.

Je crois alors à une Valentine secrète ou à une carte d’anniversaire, puisqu’on est à deux jours de cette double célébration.

Je m’empresse d’ouvrir l’enveloppe, avec l’étrange impression de vivre un moment unique, improbable, à l’ère des courriels.

Je découvre trois belles pages numérotées. Un texte écrit à la main, en lettres attachées, avec une calligraphie magnifique. Un papier avec un imprimé de chats et des lignes regroupées en quatuor.

Il y a aussi cette note sur un Post-it : « J’ai recommencé trois fois. [...] Excuse-moi. »

Et le texte commence ainsi : « Je me sens un peu gênée d’écrire à un journaliste... »

Que c’est adorable ! À la lecture de ces mots, je comprends que le reste viendra me réchauffer le coeur, que je serai largement touché. Je saisis que l’auteure a vraiment voulu me témoigner son appréciation au meilleur de ses capacités, au meilleur de ses mots, mais surtout au meilleur de ses émotions.

Je poursuis alors la lecture, et la dame entame son écrit à m’accordant mon statut de « bleuet adopté ». « Tu entres dans la Bleuetterie saguenéenne où je réside depuis 92 ans », écrit-elle.

92 ans ? L’émotion embarque pour de vrai. N’est-ce pas la Valentine la plus inattendue ?

Pourquoi une femme de cet âge, avec tout son vécu et tout son présent, peut-elle apprécier suffisamment un journaliste et chroniqueur de 26 ans pour décider de sortir sa plume et un beau papier ?

« Ta résilience et ta passion pour l’écriture te permettent de donner un sens à ta vie », offre cette fidèle lectrice en guise de réponse.

Elle me dit ensuite qu’elle prie pour moi, pour ma santé ; elle me relate son parcours de façon très humble, entre l’église et l’école ; elle me parle de ses passe-temps, dont la généalogie ; et elle commente quelques-unes de mes récentes chroniques.

Elle me raconte aussi une blague, qui se termine avec cette question d’un quêteux à un prêtre : « Voulez-vous me dire pourquoi vous avez donné tant de noms de sacres à vos affaires ? »

C’est à la troisième page qu’elle me raconte une rencontre passée, pour un reportage publié le 26 mars 2013, soit 24 jours après mes débuts au Progrès du Saguenay.

« Tellement bien écrit, tellement minutieux, plein de petits détails comme tu continues de faire sur les pages du Progrès. Je te lis chaque fois avec attention et j’espère que ta nouvelle vie te comble. C’est ce que je te souhaite pour 2019. »

Elle soulève ensuite une phrase de mon cru qui l’a marquée : « Mon bonheur adapté, c’est d’être serein et de regarder droit devant en souriant. »

Mon admiratrice conclut : « Continue ton beau travail, toujours très intéressant. »

Tentative de correspondance improbable

Chaque semaine, je reçois quelques courriels – positifs ou négatifs – pour mes textes, mais une lettre écrite à la main, c’est une première.

Et de mémoire, je pense qu’à l’exception d’une lettre de Saint-Valentin d’une ex-copine, je n’ai jamais reçu une correspondance manuscrite. Jamais d’une personne hors de mon entourage direct, ça, c’est certain !

Les seuls écrits à la main que j’ai l’habitude de décoder sont mes notes d’entrevues, avec ma calligraphie à moi.

Et la seule lettre semblable dont j’ai souvenir, c’est lorsque j’ai fait ma première déclaration d’amour écrite, au primaire, à l’époque où Marie-Chantale Toupin était au sommet des palmarès.

Depuis, les vrais écrits, à la main, existent très peu.

La lecture complète m’a donc pris plusieurs minutes et a nécessité un petit coup de main d’une collègue.

L’exercice m’a fait du bien. Depuis le début de ma jeune carrière, c’est clairement la marque d’appréciation qui m’a le plus touché.

Et cela m’a donné une idée. Si vous lisez cette lettre, ma chère admiratrice, accepteriez-vous de répéter l’expérience ? Ce serait un honneur d’entretenir une correspondance privée et publique, et d’échanger sur différents sujets. Aussi, puis-je vous nommer la prochaine fois ? Sans votre accord, j’ai décidé de garder votre identité secrète.

Si vous acceptez l’invitation, voici la question que je vous lance comme piste de réflexion pour votre prochaine lettre : « Qu’est-ce qu’une dame de 92 ans a envie de lire dans son journal, sous la plume d’un chroniqueur de 26 ans ? »