La libération de Raif Badawi et les réformes de la société saoudienne étaient au cœur de la conférence de la journaliste Clarence Rodriguez, lundi. Djemila Benhabib et Ensaf Haidar l’accompagnaient.

Le droit et le devoir de parler de Raif Badawi

Le contexte est bon pour entretenir l’espoir de la libération de Raif Badawi. La journaliste française Clarence Rodriguez l’a répété à quelques occasions, pendant sa conférence Arabie saoudite, quel avenir?, lundi, dans les locaux de Sercovie. Tout en expliquant les changements rapides qui s’opèrent dans le royaume de l’Arabie, Mme Rodriguez se montrait prudente devant les changements de fond qui pourraient bouleverser ce grand pays du Moyen-Orient.

Devant une quarantaine de personnes, la journaliste ayant vécu à Riyad pendant 12 ans a parlé des réformes du prince héritier Mohammed ben Salmane, âgé de seulement 32 ans, en plus de la cause de Raif Badawi, qui lui est très chère. « Quand vous êtes dans un pays comme l’Arabie, vous êtes objective, mais vous avez une responsabilité. J’ai pris cette responsabilité comme la non-assistance à une personne en danger. C’était mon droit et mon devoir d’informer sur le sort de M. Badawi. »

Clarence Rodriguez n’hésite pas à l’affirmer : de 2005 à 2017, elle a vu l’évolution de ce pays. « Mohammed ben Salmane donne moins de pouvoir à la police religieuse. C’est un jeune ambitieux, fougueux. En huit mois, il y a eu plus de changements en Arabie qu’en 40 ans. Il est en train de mettre en place des réformes sociétales. Il accorde aux femmes le droit de conduire par exemple. Mais les réformes les plus importantes seraient l’abandon du tutorat pour les femmes, qui sont toujours sous la responsabilité de leur mari, et la libération de Raif Badawi. L’Arabie est en train de se moderniser, mais c’est un grand chantier dans lequel il faudra aborder les droits de l’homme. »

Pour la journaliste, il est possible d’espérer une libération du blogueur et journaliste saoudien, qui amorce sa sixième année d’emprisonnement, parce qu’il prônait précisément les réformes que Mohammed ben Salmane tente de mettre en place.

L’épouse de Raif Badawi, Ensaf Haidar, s’est pour sa part dite fatiguée de lutter, même si elle refuse toute forme d’abandon. « Je suis fatiguée de l’attente, des regards interrogatifs de mes enfants qui se demandent quand leur père reviendra. Je leur réponds qu’il reviendra alors que moi-même, je ne sais pas. »

Femme décidée, Ensaf Haidar poursuit ses efforts pour apprendre à conduire et se promet de savoir prendre le volant avant que les femmes d’Arabie puissent le faire légalement.

Mme Haidar a aussi interpellé le premier ministre Justin Trudeau, il y a une dizaine de jours, pour qu’il accélère sa demande de citoyenneté canadienne, ainsi que celle de ses enfants, en plus de demander une citoyenneté honoraire pour Raif Badawi. Un passeport canadien lui faciliterait la tâche dans les voyages qui lui permettent de poursuivre sa lutte pour la libération de son mari.

« Ça fait quatre ans que je suis ici. Il est important que M. Trudeau fasse quelque chose pour Raif. L’an dernier, on a dit qu’après cinq ans d’emprisonnement, c’était assez. Six ans, c’est vraiment assez. »

Djemila Benhabib, qui agissait comme animatrice de la soirée, a demandé si M. Trudeau lui avait répondu. « Non. » S’il avait pris contact avec elle. Encore non. « On fera en sorte qu’il vous entende. »

Un point de presse est en ce sens prévu à Ottawa dans les prochaines semaines. « On va lui dire de venir faire un selfie, alors peut-être qu’il nous écoutera. »

Le bureau de la députée et ministre Marie-Claude Bibeau aurait toutefois contacté Ensaf Haidar dans les derniers jours pour lui offrir son aide pour l’obtention de la citoyenneté canadienne.

Mme Benhabib a insisté pour dire qu’aucun petit geste n’est vain. « Je ne pense pas que cette campagne internationale pour la libération de Raif aurait pris la même dimension sans cet ancrage local, sans ce qui se fait ici à Sherbrooke. »

Prix Daniel Pearl
Raif Badawi a par ailleurs remporté le prix Daniel Pearl, lundi, une distinction remise par le Los Angeles Press Club pour souligner le courage et l’intégrité en journalisme. Le prix sera officiellement décerné à Los Angeles le 24 juin au cours d’une cérémonie à laquelle Ensaf Haidar et ses enfants assisteront.

Le Los Angeles Press Club a acheminé une lettre au prince Mohammed ben Salmane, plaidant la libération de Raif Badawi.

« J’espère que Raif sera libre en juin pour aller chercher son prix lui-même », a commenté Ensaf Haidar.