Le professeur David Morin croit que l’écoterrorisme pourrait marquer la prochaine décennie.

Le djihadisme continue, l’extrême droite émerge

« À l’ombre du terrorisme djihadiste a grandi le terrorisme d’extrême droite », analyse d’entrée de jeu le professeur à l’Université de Sherbrooke et codirecteur de l’Observatoire sur la radicalisation et l’extrémisme violent, David Morin. « Ce terrorisme a fait beaucoup de morts en Europe. En Occident, dans les dix dernières années, il a fait environ autant de morts que le djihadisme. [...] L’an dernier, aux États-Unis, il y a eu entre 70 et 80 morts liés au terrorisme. 100 % d’entre eux, c’était du terrorisme d’extrême droite. »

Au Québec, Alexandre Bissonnette est probablement l’exemple le plus populaire du terrorisme d’extrême droite.

Le terrorisme djihadiste a aussi laissé une cicatrice au Canada, lorsque Michael Zehaf-Bibeau est entré armé au parlement canadien et que Martin Couture-Rouleau a foncé sur des militaires dans un stationnement de Saint-Jean-sur-Richelieu. Ces attentats ont coûté la vie à deux personnes. « Je pense que les gens ont été marqués par ça. Je crois qu’ils ont également été très marqués par les attentats de Charlie Hebdo. S’il y a un attentat qui a été très médiatisé, c’est celui-là, dans la foulée, en France, de l’attaque du Bataclan. À Charlie Hebdo, c’était très ciblé. Au Bataclan, les civils étaient visés. Ç’a marqué les esprits. L’objectif du terrorisme, c’est de faire peur aux gens pour qu’ils aient l’impression de n’être en sécurité nulle part », décrit le Pr Morin.

D’ailleurs, dans la dernière décennie, l’apparition des loups solitaires comme Zehaf-Bibeau et Couture-Rouleau a changé la donne dans le monde du terrorisme. « Les organisations terroristes ont continué à exercer leurs activités en parallèle. Ils ont revendiqué le discours djihadiste pour commettre des attentats. Ce n’est pas un qui a remplacé l’autre », indique le Pr Morin.

Cependant, le terrorisme au Canada est un microphénomène, selon David Morin. « L’Université du Maryland a compilé les statistiques et on parle de quelques centaines de morts sur 30 ans. On en parle plus qu’on le subit. Les gens sont plus inquiets que l’état réel de la menace. En partie, ils ont réussi à instaurer un climat de suspicion généralisé à l’égard de l’Islam et ont déstabilisé un peu les sociétés. Mais juste un peu, car les sociétés sont résilientes. Il n’y a pas eu d’effondrement de société démocratique à la suite d’attaques, mais il y a peut-être une érosion de la cohésion sociale. Il y a plus de suspicion à l’égard des communautés musulmanes. Ce n’est pas une fatalité cependant », explique le Pr Morin, ajoutant que l’extrême droite et le djihadisme se nourrissent mutuellement

« Les deux dernières décennies de terrorisme djihadiste ont écorné l’image de l’Islam dans le monde, renchérit-il. Les premiers à en pâtir, ce sont évidemment les musulmans qui ont été associés à ce terrorisme. »

International

À l’international, la plupart des victimes d’actes terroristes sont musulmans, exprime le Pr Morin. Dans la dernière décennie, il n’y a peut-être pas eu plus d’attentats terroristes, mais ils ont fait beaucoup plus de morts. Ça s’est passé particulièrement en Irak, en Syrie et dans la région Afghano-Pakistanaise. On peut y ajouter le Nigeria et le Sahel.

En Occident, il y a eu moins d’attentats terroristes que dans les années 1970 et 1980. « Reste qu’il y a eu depuis dix ans une accélération d’attentats en sol européen, qui se sont multipliés à la faveur de l’État islamique », relativise David Morin.

L’État islamique a connu une baisse dans les dernières années de la décennie. « Le plus intense a vraiment été entre 2014 et 2017, au plus fort de la guerre entre les organisations terroristes, les gouvernements en place et la coalition internationale. On a pensé qu’on allait passer à une autre phase avec la fin présumée de l’État islamique, mais il n’est pas du tout mort. Il a été affaibli en termes d’étendue territoriale, mais il a prévu le coup et est passé à la clandestinité. Il continue de commettre des attentats et a des milliers de soldats. »

Dans 10 ans...

Le terrorisme d’extrême droite risque d’évoluer dans la prochaine décennie, pense le Pr Morin. « [Ce type de terrorisme] va bientôt avoir dix ans. Je pense qu’il pourrait se développer un peu. Est-ce qu’on va avoir un peu plus d’écoterrorisme, donc une troisième vague de terrorisme lié à l’environnement? Pour l’instant, le mouvement environnemental est très démocratique. Certains sont plus radicaux, mais la violence est très faible, marginale. Maintenant, si le sort de l’humanité continue de peser et que les gens sont extrêmement déçus, est-ce que des groupes beaucoup plus radicaux peuvent émerger? C’est possible », considère-t-il.

« Peut-être que la décennie sera celle de la réussite! Les dix premières, c’était le choc, les dix suivantes, ça s’est développé et peut-être que les dix dernières on va l’enrayer. Je le souhaite! » résume Pr David Morin.