Ce contenu vous est offert gratuitement, il ne vous reste plus de contenu à consulter.
Créez votre compte pour consulter 3 contenus gratuits supplémentaires par jour.
Des finissantes en soins infirmiers, qui veulent notamment prêter main-forte dans des hôpitaux en Estrie, se font dire non par le CIUSSS.
Des finissantes en soins infirmiers, qui veulent notamment prêter main-forte dans des hôpitaux en Estrie, se font dire non par le CIUSSS.

Le CIUSS de l’Estrie refuse de futures infirmières faute de personnel

Jean-François Guillet
Jean-François Guillet
La Voix de l'Est
Article réservé aux abonnés
En cette période de pandémie où le manque d’effectifs dans le réseau de la santé est plus criant que jamais, une étudiante en soins infirmiers s’est vue refuser un poste d’externe à l’hôpital de Granby. D’autres collègues seraient dans la même situation, a déploré notre source.

Avec une seule session à faire pour boucler son cours en soins infirmiers au Cégep de Granby, Amélie (nom fictif) souhaite mettre au service de la population son bagage de connaissances en milieu hospitalier. L’enthousiasme a toutefois fait place à la désillusion, voire à l’indignation, lorsqu’on a refusé sa demande pour travailler comme externe au centre hospitalier de Granby. 

«Ça n’a pas d’allure. J’habite dans la région de Granby et je veux travailler ici. Je suis prête à donner un coup de main dans le réseau et je sais que les besoins sont énormes et qu’il manque de personnel dans les hôpitaux, entre autres à cause de la COVID, mais on me repousse du revers de la main.»

Amélie avait déjà travaillé précédemment, durant ses études, dans un centre de réadaptation en Montérégie. Or, la pandémie fait en sorte qu’elle ne peut pas retourner dans cet établissement. Le fait qu’elle ait évolué dans une autre région serait notamment en cause dans le refus de son offre par le CIUSSS de l’Estrie. 

«On m’a dit qu’on voulait prioriser les [futures] infirmières qui avaient déjà fait leur externat en Estrie. Qu’avoir trop de monde en même temps pourrait nuire à leur expérience en milieu de travail. Vraiment, je trouve que c’est un argument insensé», a déploré Amélie.

Encadrement

Le travail comme externe est chapeauté par l’Ordre des infirmiers et infirmières du Québec (OIIQ). Ainsi, est admissible «toute personne qui, depuis douze mois ou moins, a réussi sa deuxième année d’études collégiales en soins infirmiers ou au moins 60 crédits en sciences infirmières.»

L’externe en soins infirmiers peut exercer dans un hôpital, un CHSLD ou un centre de réadaptation spécialisé en déficiences physiques évoluant dans le réseau public. Il existe toutefois certaines restrictions. Certains départements sont interdits aux externes, notamment les soins intensifs, les blocs opératoires ainsi que les unités de néonatalogie et de psychiatrie de courte durée.

Bien que les futures infirmières aient une certaine expérience, elles doivent être bien encadrées. Selon l’OIIQ, «l’établissement de santé doit obligatoirement offrir à l’externe un programme d’intégration d’une durée minimale de trois semaines.»

De plus, on doit désigner un mentor auquel l’externe pourra se référer au besoin dans le cadre de ses fonctions. La supervision par une infirmière «responsable du patient» doit également être constante. «Elle doit être présente dans l’unité de soins concernée en vue d’une intervention rapide. Toutefois, l’externe est toujours responsable des gestes qu’elle pose», mentionne l’OIIQ.

Inconcevable

La présidente du Syndicat des professionnelles en soins des Cantons-de-l’Est (FIQ-SPSCE), Sophie Séguin, fulmine. Il est inconcevable que l’on ne permette pas à de futures infirmières de venir prêter main-forte aux équipes déjà «à bout de souffle», a-t-elle clamé en entrevue. «Quand j’entends que des jeunes veulent venir travailler, même si elles pouvaient rester chez elles, et qu’elles se font refuser, je suis vraiment outrée. Des membres pleurent chaque jour parce qu’elles n’en peuvent plus. C’est sans compter les démissions qui se multiplient. On est vraiment inquiets.»

La présidente de la FIQ en Estrie, Sophie Séguin, est d’avis que la décision du CIUSSS est inacceptable.

L’accès à des forces fraîches est d’autant plus criant à l’aube du temps des Fêtes, qui «ne s’annonce pas rose», a imagé la chef syndicale. «D’un côté, l’employeur est prêt à appliquer l’arrêté ministériel [qui donne les pouvoirs au CIUSSS] un peu plus sévèrement. Ça bafoue nos droits et en plus, on n’embauche pas des gens qui ont le goût de travailler. Ça me jette à terre.»

Capacité

Le CIUSSS a confirmé en entrevue que des étudiants en soins infirmiers, tant au collégial qu’au niveau universitaire, ont été triés sur le volet pour travailler comme externe dans des établissements estriens à partir de janvier prochain. «On a ciblé des personnes avec un profil particulier», a mentionné le directeur adjoint à la direction des soins infirmiers, Frédéric Grondin.

Ainsi, pour être admissibles, les candidates doivent entre autres répondre à deux critères. Premièrement, on retient uniquement les personnes qui terminent leur cursus scolaire, soit au cégep et à l’université. À titre d’exemple, une étudiante de première année en soins infirmiers au collégial peut travailler comme préposée aux bénéficiaires, mais pas comme externe. Deuxièmement, seules les personnes qui ont été externes dans un des établissements du CIUSSS de l’Estrie au cours de l’été dernier sont sélectionnées.

Ce choix découle principalement de la capacité d’accueil et de supervision réduite des futurs infirmiers par le personnel dans le réseau, a fait valoir ce dernier. «Présentement, avec le délestage, on a le focus sur le maintien des activités, des soins directs aux usagers. On ne peut pas demander aux [infirmières] conseillères d’être en soins directs aux usagers et de participer à l’accueil et la formation.»

Frédéric Grondin évoque également une disparité dans la pratique de certains candidats durant leurs stages. Ce qui nécessite un retour du balancier. «Des étudiants se sont retrouvés avec un niveau d’exposition moindre que d’autres au cours de la dernière année en raison de la pandémie», a-t-il résumé.

Au cours de la dernière année, le CIUSSS a accueilli 244 externes: 157 en provenance du collégial, 58 universitaires de première année (préposés), puis 29 pour un externat de deuxième année.

En janvier, 186 externes seront embauchés à travers l’Estrie.

Rétention

La décision du CIUSSS de ne pas embaucher certaines futures infirmières externes au cours des prochaines semaines survient alors que le ministre de la Santé, Christian Dubé, martèle qu’il veut prendre les moyens pour réduire la mobilité du personnel, notamment vers les agences de placement. Une décision qui pourrait plomber l’embauche massive d’infirmières à temps plein que Québec veut lancer dès 2021.

«On doit faire des efforts de rétention et d’attraction du personnel pour assurer l’avenir en santé, a fait valoir la présidente de la FIQ-SPSCE. Embaucher des externes, ça demande un effort, mais il faut le voir comme la relève. C’est un passage obligé. On ne peut pas refuser des candidates, surtout en contexte de pandémie. Il ne faut jamais perdre de vue que ces personnes peuvent aller travailler où elles veulent quand leur formation sera complétée.»

Un avis que ne partage pas entièrement le représentant du CIUSSS. «La rétention est une grosse préoccupation, a concédé M. Grondin. Mais accueillir quelqu’un de façon inadéquate peut aussi amener des problèmes de départs.»