Les employés du Centre jeunesse de Val-du-Lac dénoncent le manque de ressources.

Le Centre jeunesse en crise

Rien ne va plus au Centre jeunesse de Val-du-Lac où les congés de maladie des employés se multiplient à un rythme effréné. Résultat? Ce sont souvent de très jeunes employés qui assurent les quarts de travail et qui font de leur mieux pour venir en aide aux jeunes en difficulté hébergés au centre de réadaptation. Mais ce n’est pas sans conséquence pour ces enfants et ces adolescents qui ont de grands besoins de stabilité après avoir subi de multiples traumatismes dans leur vie.

« Dans la réadaptation, la stabilité est très importante. Même s’il y a un plan d’intervention, comment créer un lien de confiance avec les jeunes quand les intervenants changent sans arrêt? », déplore Emmanuel Breton, lui-même éducateur spécialisé ayant déjà travaillé au Centre jeunesse et directeur au conseil d’administration de l’APTS (Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux).

« Je connais la détresse des jeunes hébergés à Val-du-Lac. Elle est grande. Les éducateurs spécialisés, les travailleurs sociaux et les psychoéducateurs qui travaillent au Centre jeunesse sont dévoués. À la base, c’est très difficile de travailler dans un centre jeunesse. Mais depuis un certain temps, ça n’a plus de sens : les travailleurs sont en détresse. Pour travailler auprès de cette clientèle, ça prend pourtant des employés qui sont en forme, qui ne sont pas fatigués », ajoute Emmanuel Breton.

Difficultés au pavillon sécurisé

Val-du-Lac est un centre de réadaptation qui comprend plusieurs unités de vie, où les jeunes habitent en fonction de leur âge et de leur sexe. On compte aussi un pavillon sécurisé où vont loger de jeunes mineurs qui ont reçu un jugement de la cour. Actuellement, la situation est particulièrement difficile dans ce pavillon, selon des employés qui ont contacté La Tribune.

« Sur l’équipe régulière actuellement, il y a très peu d’employés au travail. Les employés qui assurent les remplacements sont de jeunes employés, les recrues, ceux qui viennent d’être embauchés », soutient une employée qui a choisi de quitter ce milieu qu’elle qualifie de « très difficile ».

« Pendant quelque temps, il y a eu une ressource supplémentaire, mais nous avons compris que c’était uniquement parce que nous avions deux jeunes qui avaient une interdiction de contact. Dès que l’un des jeunes a été parti, notre aide est partie également. Ça n’avait été que de la poudre aux yeux de la part de nos gestionnaires », soutient un autre employé.

« Résultat, ce sont de jeunes employés de 21-22 ans qui doivent composer avec des jeunes qui ont souvent été criminalisés et qui ont 16-17 ans. Même s’il y a un agent d’intervention en permanence dans l’équipe, ce sont des situations dangereuses », assure Emmanuel Breton.

Val-du-Lac compte également deux unités qui servent de lieu de répit, les « haltes de crises », l’un pour les jeunes de l’extérieur qui viennent passer un moment de réflexion, l’autre pour les jeunes de Val-du-Lac qui sont en crise qui sont retirés dans cette unité afin d’éviter de désorganiser le reste du groupe dans l’unité où ils habitent.

« Faute de personnel, il arrive maintenant qu’une des deux unités soit fermée. Qui écope alors? Les jeunes, les jeunes, les jeunes », déplore une employée.

Relations difficiles avec les gestionnaires

Les relations de travail sont parfois aussi difficiles entre les employés et leurs gestionnaires. « Une fois, quand j’ai dit à ma gestionnaire que je me sentais mal, que je pleurais tout le temps, elle m’a dit de rester, de continuer, elle a insisté parce qu’elle n’avait personne pour me remplacer. Elle n’a jamais posé de questions sur les raisons pour lesquelles je me sentais mal. Une autre fois, ma gestionnaire m’a "ramassée" devant tout le monde. Ç’a été vraiment difficile à vivre », soutient une employée.

Ce genre de situation arrive malheureusement de plus en plus souvent, au Centre jeunesse comme ailleurs dans le réseau de la santé, avoue Emmanuel Breton. « Les gestionnaires sur le terrain sont dans le même bateau que nous : eux aussi subissent beaucoup de pression, eux aussi sont épuisés. N’empêche que ce genre de situation ne devrait pas arriver, peu importe ce qui se passe », ajoute-t-il.

Les détenteurs de postes à Val-du-Lac ont été plusieurs à ne pas avoir de vacances durant la période estivale, ce qui a démotivé et découragé plusieurs employés qui voulaient passer du temps avec leurs propres enfants durant le congé scolaire. En effet, les quotas de vacances ont été réduits au minimum. « Les employés ont dû renoncer à des vacances en famille pour s’occuper des enfants des autres. Ça leur a fait mal », déplore M. Breton.

Ce sont les jeunes hébergés à Val-du-Lac qui écopent de ce tourbillon lié aux ressources humaines. « Je ne remets pas en doute le travail des éducateurs, des psychoéducateurs et des travailleurs sociaux, mais quand la charge de travail est immense et qu’ils sont eux-mêmes épuisés, comment peuvent-ils faire le travail en profondeur avec les jeunes? Ils se retrouvent dans une position où ils ne peuvent souvent qu’éteindre les feux un après l’autre », déplore Emmanuel Breton.

Point de rupture? 

Quel est l’avenir pour les jeunes hébergés à Val-du-Lac? Que va-t-il se passer à Val-du-Lac? Emmanuel Breton ne voit que deux issues. « Si rien n’est fait, on approche du point de rupture », s’alarme-t-il. Ou encore, la haute direction pourrait prendre des actions pour venir en aide aux employés. « Quand Mme Gauthier (NDLR Patricia, présidente-directrice générale du CIUSSS de l’Estrie–CHUS) et M. Michaud (Gilles, directeur des ressources humaines) vont-ils dire que c’est assez et qu’il faut mettre fin à tout ça? L’employeur doit améliorer les conditions de travail pour permettre aux employés de travailler en santé. Sinon, quand il y aura la fusion des listes d’ancienneté après la signature de la convention collective locale, c’est clair qu’il y aura un exode et que plus personne ne voudra travailler au Centre jeunesse », s’inquiète Emmanuel Breton.