Il y aura bientôt dix ans que le véhicule de l'adjudant-maître Mathieu Giard a explosé sur une bombe en Afghanistan.

Laisser une partie de sa vie sur le tarmac

Dix ans après leur mission en Afghanistan, La Tribune a rencontré plusieurs militaires estriens qui ont vécu cette guerre. Quels souvenirs en gardent-ils après toutes ces années? Comment ont-ils surmonté le stress lié à une mission aussi dangereuse qu'épuisante? Les militaires ont replongé dans leurs souvenirs pour nous raconter leur vision de l'Afghanistan, dix ans plus tard.
Marc Dauphin a été changé par sa mission en Afghanistan alors qu'il commandait l'hôpital de Kandahar Air Field pendant la « rotation de l'enfer », telle qu'elle a été surnommée par les soldats au front.
Marc Dauphin ne s'en cache pas : la guerre a changé sa vie. « Ma femme a dit que j'avais laissé une partie de mon âme sur le tarmac en quittant l'Afghanistan, et c'est tout à fait vrai. »
Dix ans après sa première mission en Allemagne et huit ans après celle en Afghanistan, Marc Dauphin reconnait qu'il a fallu beaucoup de chemin pour remonter la pente après avoir commandé son hôpital de guerre dans une mission surnommée par les soldats au front comme « la rotation de l'enfer ».
« Ma concentration est encore difficile. La mémoire aussi. J'oublie tout. J'ai encore des cauchemars. Je ne pourrais plus pratiquer la médecine même si je le voulais, je serais dangereux », avoue celui qui a été urgentologue dans les salles d'urgence de Sherbrooke pendant plusieurs années.
Mais le pire, c'est l'anhédonie, s'attriste-t-il : « Je ne ressens plus de plaisir. Tout est égal. Je n'ai plus envie de rien, il n'y a plus rien de fantastique. Ma vie est égale, tout le temps. J'ai travaillé fort toute ma vie pour pouvoir vivre une bonne retraite, et j'y suis, mais je n'ai pas de fun. »
L'ancien combattant n'est pas le seul à avoir laissé une partie de son âme ou de son corps sur le tarmac en quittant la base militaire de Kandahar Air Field (KAF). Si plus de 40 000 membres des Forces armées canadiennes ont servi dans le théâtre d'opérations afghan entre 2001 et 2014, 158 militaires sont décédés pendant la mission.
Le Sherbrokois Mathieu Giard a bien failli être de ceux-là.
À 0 h 38 et 37 secondes le 22 septembre prochain, il y a aura très exactement 10 ans que le char d'assaut dans lequel se trouvait l'adjudant-maître (adjm) Mathieu Giard a explosé à cause d'une bombe artisanale cachée sous les routes très dangereuses des environs de Kandahar.
Le Sherbrookois de 32 ans à l'époque se trouvait dans un convoi de sept ou huit véhicules blindés.
« Il faisait noir. Tout à coup, j'ai vu un trou sur la route et mon chauffeur aussi l'a vu. Il a essayé de le contourner, mais on n'a pas eu le temps et l'engin explosif a sauté. Tout ce qu'on a vu dans les secondes suivantes, c'était le hood dans la fenêtre du véhicule, la poussière partout et ça brassait, ça brassait... J'ai ressenti un choc dans le dos. Heureusement, je sentais encore mes pieds. Mais ça faisait mal », raconte celui qui ne pouvait plus marcher à cause d'une fracture à une vertèbre.
Le militaire qui était responsable d'une troupe a été transporté au camp le plus proche en véhicule-ambulance, puis à l'hôpital de Kandahar en hélicoptère. Peu après, il était évacué en Allemagne pour y être opéré. Sa mission venait de s'arrêter brutalement, un peu plus de trois mois après son arrivée en sol afghan. Le retour à la maison a été rude, avoue Mathieu Giard.
« J'étais en théâtre, on n'arrêtait jamais, et tout d'un coup je me suis ramassé dans mon salon à longueur de journée à regarder le plafond en marchant tout croche. Du mois d'octobre jusqu'à l'été suivant, ç'a été très difficile je dirais. »
Dix ans plus tard, le militaire sherbrookois vit encore avec ces images même s'il avoue qu'il a eu le soutien nécessaire dès son arrivée, et aujourd'hui encore, pour surmonter son traumatisme avec une certaine sérénité.
« Le message, c'est qu'il ne faut pas avoir peur de parler de ce qu'on vit », souligne Mathieu Giard.
« Je repense à mon accident pratiquement tous les jours encore parce que j'ai encore des douleurs dans le dos, et ça, ça ne partira jamais. Heureusement, je marche normalement et je suis en bonne forme », dit celui qui a mis environ deux ans à se remettre physiquement de son terrible corps à corps avec une bombe artisanale.
« Je ne crois pas avoir beaucoup changé, dit-il. Mon premier petit garçon est né un an après mon retour. J'ai eu deux autres enfants ensuite. Je me suis beaucoup raccroché à eux pour me remonter. La chose qui a le plus changé, c'est que j'essaie de profiter au maximum de la vie », explique celui qui travaille toujours pour les Forces armées canadiennes à temps plein.