Nathalie Plaat
Sourdine.
Sourdine.

La sagesse des crabes

CHRONIQUE / Ça avait été une question de grains de beauté. Au départ, un pressentiment, presque comme une information : ce sera lui. Que je sois d’accord ou non avec cette intuition n’était pas la chose qui importait dans l’instant. 

J’avais simplement posé les yeux sur un dos couvert par une constellation et j’avais ressenti que ma place était dans ce ciel de peau. À côté des autres étoiles, peut-être, mais bien plantée, brillante, dans son destin quand même. J’avais 27 ans. Pas encore d’enfant, un diplôme de psy et une tête passionnée, avec un goût prononcé pour l’aventure, toutes les formes d’aventures. Je n’avais qu’une vie. Je le savais déjà et je n’avais pas l’intention de cumuler l’ennui.  

Je crois bien qu’il avait plu sur mon intuition, puis neigé, de sorte qu’elle était devenue toute délavée, mais on pouvait la lire quand même : « Ce sera lui », toujours inscrite en lettres fondantes sous les mois qui passaient à nous ramener ensemble, lui et moi. On avait fini par se coucher définitivement dans le même nid, décidés à faire tenir ensemble les morceaux de ce qu’on appelle une « famille recomposée », qu’on aura fini par nommer ensemble « famille rapaillée ».    On avait traversé ensemble la période qui consiste à « fonder ». On avait coulé le béton d’une relation sur des projets dans lesquels on se trouvait toujours « plus forts ensemble ». On avait créé de la vie nouvelle : une, puis deux, qu’on avait rajoutées aux trois autres qu’il tenait déjà au creux de ses mains. On avait scellé l’amour de toutes les façons qui nous soient alors imaginables, du haut de nos trentaines, pleins de la certitude que nous étions presque acquis l’un pour l’autre. On avait, comme tout le monde, commencé à goûter, parfois, à l’enlisement des argumentaires qui se bouffent eux-mêmes la queue, qui ne mènent à rien sinon qu’à rouvrir une autre bouteille. Mais l’amour était là quand même, en sourdine parfois. De plus en plus en sourdine, quand même. Doux. Si doux qu’on en arrivait presque à ne plus l’entendre. 

Il arrivait même que l’errance et le goût pour l’aventure se mettent à faire beaucoup plus de bruits, et, comme on avait appris à respecter tous les sons de la vie, on s’était laissé vivre ce qu’il y avait à vivre, quitte à s’écorcher solidement les cœurs. Pour ne pas nous déclarer morts, pour ne pas tuer ce qui continuait toujours de jouer, en sourdine. On avait beau vieillir ensemble, moins ressentir le besoin impérieux d’être collés l’un sur l’autre tout le temps, douter parfois de nos trajectoires qui semblaient nous éloigner, il y avait ce savoir, ce rappel, « ce sera lui ». Encore au futur, presque comme si ce n’était pas déjà arrivé. Tout était arrivé pourtant! Il avait tout vu, tout entendu de moi. J’avais tout vu, tout traversé de lui, me semblait-il. 

Puis il y a eu ce moment. Celui, où revenu du Grand Nord en catastrophe, il s’est effondré dans mes yeux qui l’attendaient sur le divan. Toutes nos années passées ensemble rassemblées dans ce moment où nous n’arrivions pas à y croire, tous les deux, ensemble, à genoux face à la leçon. Non, nous ne sommes pas acquis, l’un de nous peut mourir, moi, plus vite qu’on pense. Il y a eu ce moment puis tous ceux qui ont suivi. Celui où les cheveux sont tombés et où il me disait en souriant : « t’es super belle. Tu ressembles à un mannequin du Simons ». Celui où il est revenu, les bras chargés de livres sur le cancer qu’il a lus à chacun de nos enfants. Celui où il m’a trouvée, sur le plancher de la salle de bain, et où il a appris le mot « embolie pulmonaire ». Tous ceux où il a pris tout sur son dos constellé : maison, travail, enfants, repas, soins. Comme un vrai homme fort, de ceux qui prouvent leur force à la densité des liens d’amour qu’ils arrivent à ne pas lâcher. Il y a eu ces moments où, au matin, il vérifiait si j’étais toujours vivante, avec sa main sur mon épaule.   

Il y a eu tous ces moments de grande peur que ce soit ça l’histoire : celle d’un homme qui finit par élever seul un nombre beaucoup trop élevé d’enfants.  

Cette semaine, il y a finalement eu ce moment où je suis partie pour le bloc opératoire, avec toute la misère du monde à lâcher sa main. Jamais plus seule que là. Pour me calmer, les yeux fixés sur les lumières du bloc, alors qu’on attachait mes bras sur la table, en sourdine, mais toute en puissance, la force de notre lien. 

La sagesse des crabes se tient toute recroquevillée, sous des coquilles impénétrables et des cicatrices, lovée sous des tonnes de douleurs et de grandes vagues sauvages. Mais, quand elle nous est livrée, au réveil des vapeurs anesthésiques, tandis qu’on nous apprend que plus rien en nous ne rime avec le mot « cancer », on la redécouvre comme une constellation nouvelle, la seule qui compte, au final, celle de l’amour. 

Ceci est ma dernière chronique. Je vous remercie du fond du cœur de m’avoir accompagnée dans ce moment précis de mon existence. Votre attention, vos messages, votre douleur partagée m’ont portée tout au long du parcours. Merci à Sonia Bolduc et à La Tribune de m’avoir permis cette symbolisation hebdomadaire qui me laissera certainement moins hachurée par les traumas.