La prison Winter a été construite entre 1865 et 1867. Plusieurs de ses cellules n’avaient que deux mètres de large et les prisonniers qui y étaient enfermés avaient souvent été condamnés pour de petits délits, pour deux ans moins un jour.
La prison Winter a été construite entre 1865 et 1867. Plusieurs de ses cellules n’avaient que deux mètres de large et les prisonniers qui y étaient enfermés avaient souvent été condamnés pour de petits délits, pour deux ans moins un jour.

La prison Winter enfin sauvée

Jonathan Custeau
Jonathan Custeau
La Tribune
« Enfin! » C’est la réaction des membres de la Société de sauvegarde de la vieille prison de Sherbrooke, foi de son président Martin Barrette, quand la Ville a annoncé des investissements de 600 000 $ dans la prison Winter en 2020. Destination Sherbrooke ajoutera 150 000 $. Enfin parce qu’il s’agissait presque du budget de la dernière chance, selon le directeur de la Société d’histoire David Lacoste, avant que le projet de réhabilitation soit mis sur la glace.

Preuve que l’intérêt pour la vieille prison du centre-ville demeure bien vivant, la contribution de la Ville a attisé la volonté d’investisseurs d’être de l’aventure. Le téléphone a sonné mardi. De plus, une représentante de la députée Élisabeth Brière visitera la prison la semaine prochaine pour voir si le fédéral peut participer au financement de la revitalisation, qui devrait coûter 8,5 M$ au total. 

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Le première phase nécessitera pour sa part des investissements de 3 M$ et comprend la mise aux normes du bâtiment pour permettre des visites guidées 12 mois par année, la location de salles et l’organisation de journées thématiques. On estime que cette première phase attirerait 23 000 visiteurs annuellement. L’ouverture serait prévue vers la fin de l’été 2021. Pendant la réalisation des travaux, le Musée d’histoire pourrait approfondir les recherches sur la vie de prisonnier et poursuivre la collecte de témoignages.

« J’ai déjà des offres pour de la réalité augmentée, des hologrammes, mais il faut voir si c’est ce que les gens veulent », précise David Lacoste. 

« Nous espérons avoir assez d’argent aussi pour faire des jeux d’évasion. À l’intérieur d’une prison, ce serait assez unique. »

La deuxième phase pourrait permettre d’organiser des nuitées à la prison, des soirées Meurtre et mystères et la valorisation de la maison du geôlier. Le marché potentiel serait d’environ 50 000 visiteurs. 

« C’est la première fois que nous procédons par étapes. Les étapes et le fait qu’on demandait moins d’argent qu’avant ont probablement convaincu les élus », dit David Lacoste pour expliquer la décision de la Ville à ce moment-ci, ajoutant que la prison sera la première étape du projet Parcours, mené par Destination Sherbrooke. 

Électrochoc

Pour Martin Barrette, c’est probablement la disparition de la place Nikitotek qui a donné un électrochoc aux élus.  

« On le sait que c’est un produit d’appel, que des gens partiront en autobus pour venir voir la vieille prison. Il y a des appels des États-Unis pour visiter la prison et nous ne sommes même pas ouverts », affirme M. Lacoste. L’objectif serait de ramener le bâtiment aux conditions dans lesquelles elle se trouvait lors de sa fermeture, en 1990.

Pourquoi sauver la vieille prison? Pour la redonner à la population, dit Martin Barrette. 

David Lacoste en ajoute. « C’est le plus vieux bâtiment de pierre de taille à Sherbrooke. Il y a aussi le volet d’intégration sociale de la prison dans le milieu qui permet de comprendre le quartier. Le volet coercitif de cette prison est particulier. Il y a toutes sortes d’histoires à raconter parce qu’elle a marqué l’histoire. Il y a eu six pendaisons en cinquante ans et le mur d’enceinte est le seul qui soit intact au Canada. Quand on rentre dans la cour, on sent la sévérité du lieu. C’est tout ça qu’il faut raconter et montrer. »

La prison a été construite entre 1865 et 1867. Elle comprend 51 cellules, les plus petites ayant deux mètres de largeur, et elle s’insérait dans une approche punitive pour des peines de deux ans moins et jour, même si les prisonniers exécutés avaient été trouvés coupables de meurtres. Elle a fermé ses portes en 1990 à l’ouverture de la prison Talbot.

Une demande d’aide financière est déjà déposée au ministère de la Culture. « La première question qu’ils demandent, c’est si la Ville embarque. Tout le monde attendait la Ville pour embarquer. Si la Ville n’embarquait pas, nous aurions mis le projet sur la glace. Avec toute l’énergie qu’on a mise, on se disait qu’on passerait à autre chose. Le ministère de la Culture a annoncé 30 M$ pour la préservation du patrimoine. On va essayer de voir comment on peut s’inscrire dans le programme, quel que soit le montant qu’on peut aller chercher. Tous les morceaux de casse-tête s’emboîtent pour qu’on puisse aller de l’avant. »

Martin Barrette sollicite la ministre Nathalie Roy pour qu’elle reconnaisse l’aspect mobilisateur du dossier. « C’est un sujet unique au Québec. Ce n’est pas de doubler le montant de la Ville, mais d’aller au-delà d’un million de dollars. Pour nous, le projet du Musée d’histoire est le plus crédible que nous avons reçu. Dans le passé, nous n’avions pas les garanties financières que les gens pouvaient entretenir la prison. »

Pour la réalisation de la première étape, le Musée d’histoire de Sherbrooke cherche un partenaire privé pour 600 000 $. « Ça peut être un ambassadeur ou on peut ajouter le nom du commanditaire dans la cour ou sur la prison », illustre David Lacoste. 

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Le puits de lumière naturelle se trouvait au cœur de la prison et illuminait à l’origine tous les étages à partir du rez-de-chaussée.

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Histoires de condamnés et de geôliers

 Préserver la prison Winter, c’est avant tout s’assurer que le bâtiment tiendra 150 ans de plus, pour Martin Barrette, président de la Société de sauvegarde de la vieille prison de Sherbrooke. « Les futures générations pourront visiter un bâtiment du premier Sherbrooke. Pour nous, c’est super important du point de vue historique. »

M. Barrette se permet d’ailleurs de raconter quelques histoires pour illustrer tout le potentiel des visites guidées. Si six prisonniers ont été pendus à Sherbrooke, le gibet devait chaque fois être acheminé par train pour être construit et déconstruit à l’intérieur du mur d’enceinte.

Dans les prochains jours, on comptera 129 ans depuis l’exécution de deux prisonniers.

« Le 12 décembre, William Blanchard avait été pendu. Il a pris 19 minutes à mourir. Ça fait partie de notre histoire. »

Une semaine plus tard, Rémi Lamontagne le suivait dans la mort. « Lui, il a été pendu deux fois. La première fois qu’on l’a amené sur la potence, le shérif qui donne l’ordre d’exécution s’est écroulé. Il est mort d’une crise de cœur. On a ramené Rémi Lamontagne à l’intérieur parce qu’il fallait trouver un shérif. Cinquante minutes plus tard, on a pendu Rémi Lamontagne. »

C’est sans compter ce prisonnier, chargé de déneiger l’entrée de la prison et qu’on avait omis de surveiller. Il s’est enfui avant de s’écrouler quelques mètres plus loin. Il avait été ramené à sa cellule. Ou encore cet autre, toujours vivant, qui raconte avoir passé trois semaines en isolement et s’être réveillé un matin avec un rat à ses pieds.

David Lacoste, directeur du Musée d’histoire de Sherbrooke, raconte pour sa part l’histoire d’un petit garçon, aujourd’hui âgé de 80 ans, qui vivait dans la maison du geôlier. « Il traversait du côté de la détention voir les femmes. C’étaient comme ses tantes, ses voisines. Ça faisait partie de son entourage. Il y a des histoires humaines aussi. »

Le Musée d’histoire a bien l’intention de creuser pour trouver les meilleurs témoignages du genre à raconter pendant ses visites guidées. Jonathan Custeau

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Le mur d’enceinte de la prison, qui lui donne toute sa sévérité, est le dernier du genre encore intact au Canada.

Des activités dès l’été 2020?

 Destination Sherbrooke aimerait organiser quelques activités dans la cour intérieure de la prison Winter au courant de l’été 2020 pour mettre les Sherbrookois en appétit. L’organisation paramunicipale pourrait s’inspirer des contes d’épouvante qui avaient été populaires dans la dernière année. 

« Une carte de plus vient de s’ajouter dans notre jeu. Le budget municipal est le premier signal d’un projet plus ambitieux. En sécurisant la cour, nous regarderons ce qu’il est possible de faire pour explorer cet espace l’été prochain. Si nous sommes capables d’arriver avec quelques animations, nous pourrions entrouvrir la porte aux années subséquentes. Mais les possibilités sont limitées pour l’été prochain », résume Lynn Blouin, directrice à la commercialisation et aux communications à Destination Sherbrooke.

« ll faudra trouver un moyen de se retrouver dans l’espace physique de la prison une couple de fois. »

Mme Blouin entrevoit aussi la possibilité d’organiser des tournages dans l’ancienne prison... et un potentiel pour le tourisme provenant de l’Ontario ou des États-Unis. « Il y a un grand intérêt en ce qui concerne les groupes. Il y a quelque chose de mystérieux et de mythique à visiter une prison. On croit beaucoup à ce nouveau produit. Il viendra enrichir notre belle offre. »

Et Lynn Blouin ne crie pas victoire immédiatement pour les années à venir, malgré les sommes de 16 M$ et 11 M$ inscrites au plan triennal d’immobilisation de la Ville pour les projets touristiques. « Même si c’est dans le plan triennal, les dépenses doivent être réapprouvées à la pièce. »

À noter que dans la planification de la Ville, une partie de ces sommes proviendrait de tiers.