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La perte d'un enfant, un vide jamais comblé
La perte d'un enfant, un vide jamais comblé
Jeanne Béland a perdu sa fille Antoinette en 1958. Elle continue de penser à elle chaque jour même si elle a bien peu de photographies pour la revoir.
Jeanne Béland a perdu sa fille Antoinette en 1958. Elle continue de penser à elle chaque jour même si elle a bien peu de photographies pour la revoir.

Perdre un enfant : « Un deuil contre nature »

Les parents qui perdent un enfant en porteront le deuil pour le reste de leur vie. Ils pourront retrouver la joie, la lumière, des projets, mais « ce sera rarement une vie comme avant », estime la psychologue Anne Brault-Labbé, spécialiste du deuil périnatal. « La plupart du temps, c’est une blessure dont la douleur finira par être moins vive, mais elle laissera des marques importantes. »

Le deuil porté par Jeanne Béland en est une bonne illustration. Par un beau matin d’avril, sa petite Antoinette s’est fait opérer après s’être fracturé la jambe. Ça devait être une opération simple, rien de très compliqué. La fillette de huit ans est pourtant décédée plus tard dans la journée à la suite de complications chirurgicales. C’était en 1958.

« Je me rappelle que je suis rentrée chez nous à pied sans comprendre ce qui m’arrivait. J’avais de la misère à marcher. Je marchais croche, comme si j’avais trop bu. J’avais mes huit autres enfants. J’ai fait le souper, mais je n’étais comme pas là. Rien n’a plus jamais été pareil », se rappelle Jeanne Béland, 90 ans aujourd’hui.

Ça fait aujourd’hui 62 ans qu’Antoinette est partie sans avertissement ni un dernier au revoir pour sa maman.

Jeanne Béland a perdu sa fille Antoinette en 1958. Elle continue de penser à elle chaque jour même si elle a bien peu de photographies pour la revoir.

« J’ai eu une bonne vie quand même. J’ai pu être heureuse encore. Mais il n’y a pas une seule journée dans ma vie où je n’ai pas pensé à ma fille. Aujourd’hui, je n’ai pas peur de mourir. Je sais que je vais aller rejoindre ma fille au ciel, et c’est la récompense que j’attends depuis le jour où elle est morte », dit tout doucement la nonagénaire, un sourire sur ses lèvres, l’air serein.

Garder espoir

Le deuil d’un enfant marque donc à tout jamais. Mais il faut garder espoir, insiste Anne Brault-Labbé, psychologue et spécialiste du deuil périnatal, professeure titulaire à l’Université de Sherbrooke et directrice du Laboratoire de recherche en psychologie existentielle.

Les parents qui deviennent orphelins de leurs enfants font donc face à un des stress les plus immenses qui puisse être imaginé. Cette perte tragique « mobilise des mécanismes d’adaptation très importants. C’est un deuil très important, c’est une perte contre nature », précise Mme Brault-Labbé.

« C’est non seulement le deuil d’un enfant, mais c’est aussi une perte qui peut bouleverser notre vision de la vie, notre sentiment de confiance, qui peut bousculer tous nos projets, qui brise tous nos repères. Au niveau identitaire, c’est majeur. Il y a une reconstruction à faire vers quelque chose de différent », ajoute-t-elle.

Pas de « bonne façon »

Mme Brault-Labbé insiste : il n’y a pas qu’une seule façon de porter un deuil, ni « une bonne » ou « une mauvaise » façon de le vivre.

Il n’y a donc pas « d’évolution normale » du deuil d’un parent pour son enfant, et Anne Brault-Labbé précise qu’il est normal que ce soit un deuil qui puisse prendre une place importante durant « quelques mois », voire « quelques années ».

« Les grandes étapes du deuil nous donnent une idée de l’évolution d’un deuil. Mais un modèle plus récent du deuil décrit autrement le processus par lequel les individus s’adaptent à la perte d’un proche qui leur est cher. Ce modèle suggère que l’expérience de deuil implique un mouvement entre la perte, soit le travail émotionnel du deuil, et la restauration, soit l’adaptation à une nouvelle vie, avec de nouveaux rôles », précise la psychologue.

Quand le parent se trouve à l’étape de la perte, il est très centré sur ce qu’il a perdu. « Il y a beaucoup d’émotions, de tristesse, un sentiment de manque, la personne va aller dans la chambre de son enfant, va avoir besoin de regarder ses objets pour s’en souvenir. Cette phase est souvent plus aigüe au début », soutient la professeure de l’UdeS.

Puis vient la deuxième phase, celle de la restauration : « La personne recommence à essayer de vivre, à essayer de se changer les idées, à assumer ses responsabilités… »

Être présents longtemps

Pour aider les parents à apprendre à vivre avec leur perte, la psychologue recommande aux parents et amis d’être près d’eux pendant longtemps et d’oser poser des questions franchement même quand le tourbillon de la vie quotidienne a rattrapé les proches.

« Il y a un malaise pour les gens d’être confrontés à l’impuissance, de ne pas savoir quoi dire ou quoi faire pour soulager la peine des parents. Mais il faut continuer d’être là, pour vrai, quitte à le nommer qu’on ne sait pas quoi dire ni quoi faire, mais qu’on peut être là pour écouter ou pour aider avec les tâches quotidiennes ou les repas », soutient la psychologue.

Puis entre en ligne de compte le grand pouvoir de l’être humain de s’adapter aux épreuves auxquelles il est confronté.

« Les mécanismes de résilience des êtres humains sont souvent impressionnants et plusieurs parents vont essayer de transformer cette expérience-là, même si elle n’a pas de sens, en quelque chose de constructif, par exemple en s’impliquant dans une cause associée au contexte du décès de leur enfant ou dans du bénévolat ou en créant des œuvres artistiques à partir de cette expérience-là.

« Ceux qui ont d’autres enfants vont puiser dans leurs ressources pour rester disponibles à eux, continuer de prendre soin d’eux, pour les accompagner. Plusieurs parents trouvent donc des voies pour continuer de donner du sens à la vie et à leur vie.

« Toutefois ils peuvent avoir besoin de soutien pour le faire, d’où l’importance que des ressources leur soient accessibles et que leur entourage dispose aussi d’outils, de connaissances, de guides pour leur offrir du soutien », insiste la psychologue Anne Brault-Labbé.