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La pandémie et ses occasions manquées

Mélanie Noël
Mélanie Noël
La Tribune
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La pandémie a mis en lumière plusieurs failles de notre société. La Tribune en a discuté avec l’économiste et chargé de cour à l'Université de Sherbrooke François Delorme et le sociologue et candidat au double doctorat en médecine et en neuroimagerie à l'UdeS Charles-Antoine Barbeau-Meunier.

« Les gouvernements auraient dû profiter de l’état de choc dans lequel la population était plongée pour effectuer de grands changements et ainsi améliorer notre situation économique et environnementale. C’est une opportunité manquée. »

Pour illustrer son propos, François Delorme compare la situation à celle d’un patient qui a subi un AVC et qui écoute enfin les recommandations de son médecin en changeant ses mauvaises habitudes pour augmenter son espérance de vie.

« On a subi un AVC sociétal, c’était le bon moment pour changer notre comportement de façon permanente. »

La crise aurait pu être l’occasion d’améliorer la répartition des richesses et d’ainsi réduire les inégalités, selon lui. « La pandémie a révélé comment notre filet social était précaire et le fait qu’on ne soit pas tous égaux devant une crise. Le gouvernement fédéral a développé, en une fin de semaine, la PCU pour s’assurer que les gens ne tomberaient pas dans une extrême précarité. Surtout ceux qui avaient perdu leur emploi. Je devrais dire « celles » puisque ce sont majoritairement des femmes. On a eu besoin de mesures d’urgence et c’était intéressant de voir ressurgir la discussion sur la nécessité d’un revenu minimum garanti », souligne M. Delorme, suggérant que les 20 différents programmes sociaux fédéraux existants soient combinés en un seul.


« On a subi un AVC sociétal, c’était le bon moment pour changer notre comportement de façon permanente. »
François Delorme, économiste


« Le revenu minimum garanti, calibré pour que les plus riches n’y aient pas droit, aurait réglé le problème pour cette crise, mais aussi pour celles à venir », ajoute l’économiste.

La pandémie a aussi démontré que certains secteurs économiques étaient plus vulnérables que d’autres, tels que le tourisme, l’hôtellerie et certaines entreprises manufacturières. « On a vu à quel point la fermeture des frontières a eu des conséquences catastrophiques pour des secteurs déjà moribonds ou dépendants de l’achalandage touristique », note M. Delorme.

L’action sur l’environnement a aussi été décevante, estime l’économiste. « Quand le Québec était sur pause, c’est environ 40 % de notre PIB qui était arrêté et on a vu que les émissions de gaz à effet de serre ont chuté. Mais quand l’économie est repartie, les émissions de gaz à effet de serre sont revenues au même niveau qu’avant. On a perdu tout le progrès qu’on avait observé. »

L’économiste François Delorme croit que les gouvernements auraient dû profiter de l’état de choc de la population pour entreprendre de grands changements dans son comportement et ainsi améliorer la situation économique et environnementale du pays.

Deux visions économiques s’opposent en ce qui a trait au rôle gouvernemental en temps de crise. « La méritocratie dit que oui, tu as eu un coup dur, mais trouve des façons de te débrouiller, relève-toi, prends des initiatives privées, on ne veut pas que nos taxes financent des programmes sociaux. La deuxième vision veut que le gouvernement mutualise les risques entre les plus et les moins chanceux. Le gouvernement fédéral a choisi la deuxième vision. Ils ont dit: on va être là, on s’occupera du déficit plus tard, on est capable d’emprunter, car on a le meilleur ratio dette sur PIB du G7. Je ne dis pas que le gouvernement du Québec a choisi la première vision, mais il a gardé en tête l’idée de l’importance du déficit zéro », explique M. Delorme.

L’économiste croit que le système de santé actuel souffre des années d’austérité du gouvernement Couillard-Barrette. « Si on continue à faire ce qu’on fait en ce moment, la santé accaparera 75 % du budget provincial d’ici 2050 alors qu’elle représente déjà 45 %. On doit trouver des moyens de rendre le système plus efficace. On ne soupçonne pas à quel point il est vulnérable en ce moment », résume M. Delorme.

Recalibrer le système de santé

La pandémie a révélé que le système de santé québécois était axé sur le curatif, observe quant à lui le sociologue et candidat au double doctorat en médecine et en neuroimagerie Charles-Antoine Barbeau-Meunier.

« Quand on fait face à une catastrophe, c’est-à-dire un élément qui était imprévisible et de grande ampleur qui affecte l’ensemble des infrastructures, qui engendre des pertes lourdes humaines et matérielles, on n’est pas prêt à répondre parce que pour répondre à des catastrophes, il faut être dans la prévention et la préparation. On n’était pas préparé », résume-t-il, ajoutant que le budget de la Santé publique au Québec représente seulement 2 % de l’enveloppe réservée à la santé.  


« La pandémie n’est pas la dernière crise. Dans le siècle à venir, avec le changement climatique, il y aura catastrophe après catastrophe. »
Charles-Antoine Barbeau-Meunier, sociologue et candidat au double doctorat en médecine et neuroimagerie


La Santé publique n’est donc pas financée à la hauteur de ses enjeux. « La Santé publique est actuellement responsable d’au moins 50 % des déterminants de la santé et reçoit seulement 2 % alors que les hôpitaux, en soi, sont tout au plus 20 ou 25 % des déterminants de la santé », ajoute M. Barbeau-Meunier, ajoutant que le ministre Barrette avait coupé le budget de la Santé publique de 30 %.

Il est important de renverser la tendance puisque la pandémie n’est pas la dernière crise, selon M. Barbeau-Meunier. « Dans le siècle à venir, avec le changement climatique, il y aura catastrophe après catastrophe. »

Qui dit prévention dit proximité des communautés. « En ce moment, le système est hospitalo-centriste, c’est-à-dire que les pouvoirs et la prestation des soins ont été centralisés dans les établissements extrêmement performants, mais qui demandent une gestion très lourde. Donc notre système n’est pas agile », relate M. Barbeau-Meunier, précisant que la centralisation du système a fragilisé tout ce qui est en périphérie des hôpitaux, c’est-à-dire les CHSLD, les CLSC, la Santé publique, l’aide communautaire offerte par exemple par les maisons des jeunes ou les centres de réadaptation en dépendance. 

Le sociologue et candidat au double doctorat en médecine et en neuroimagerie Charles-Antoine Barbeau-Meunier croit que le gouvernement du Québec devrait investir davantage dans la santé publique et décentraliser ses pouvoirs pour mieux répondre aux crises à venir.

Le sociologue et futur double doctorant donne l’exemple du Rwanda. « Après le génocide rwandais, le système de santé était sens dessus dessous et la population avait une méfiance totale envers les institutions. Le pays a alors décentralisé les soins et a investi dans les soins communautaires pour rétablir un lien de confiance avec les gens. Le Rwanda est passé d’un taux de vaccination qui était inférieur à 30 % à un taux de 98 %. C’est une marque de confiance de la population envers la Santé publique. »

« Les endroits au monde où on a le mieux géré la pandémie sont des pays où le système est décentralisé. Au départ, les experts prévoyaient une catastrophe pour le continent africain. Finalement, ils n’ont jamais eu d’explosion exponentielle comme ici. Au cours du premier mois de la pandémie au Rwanda, ils sont passés de 2 à 134 cas. Alors qu’en Belgique, pays colonisateur du Rwanda, ils sont passés pour la même période de 2 à 7400 cas », note-t-il, admettant, bien sûr, que d’autres facteurs ont joué dans la balance, notamment le fait que la population soit moins âgée, qu’il y ait moins de grands centres urbains et le fait que l’Afrique ait connu plusieurs épidémies par le passé.