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Mickaël Bergeron
La Tribune
Mickaël Bergeron
Marie-Christine Lanoue
Marie-Christine Lanoue

La pandémie a le dos large

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CHRONIQUE / Le 9 décembre dernier, pendant que le ministre de la Santé, Christian Dubé, déclarait en point de presse devant tout le Québec que la situation de Marie-Christine Lanoue avait été « corrigée », elle, elle pleurait sur son divan, surprise d’entendre ça à la télé. On dirait que le ministre en savait plus que la principale intéressée. Ou qu’il a parlé à travers son chapeau.

Marie-Christine est cette infirmière dont le CIUSSS de l’Estrie-CHUS a rejeté la candidature parce qu’elle serait « trop grosse ». Elle a fait un Facebook live le 7 décembre pour dénoncer la situation. Depuis, elle attend, elle espère, elle angoisse, elle fait de l’insomnie, elle pleure aussi. Entre autres parce que la situation n’est toujours pas corrigée, près de deux semaines plus tard.

« J’ai beaucoup pleuré ces derniers jours, dès que j’étais seule, je pleurais, dit-elle au bout du fil. Ça me fait tellement douter de moi-même. Ça m’atteint énormément. J’essaie d’être là pour mes enfants, mais je n’étais pas vraiment là, mentalement. »

Les commentaires du CIUSSS dans les médias n’ont pas aidé la situation. On a évoqué en premier lieu des raisons liées à la COVID, sous le prétexte que les personnes grosses seraient plus sujettes à des risques de complication si elles attrapent le virus. C’est déjà une forme de discrimination difficile à gérer. Mais en plus, la porte-parole Annie-Andrée Émond a ajouté dans les médias que le centre de santé craint que son poids soit un problème « dans des contextes où [les infirmières] doivent marcher beaucoup. »

On s’entend que ce genre de raisons n’a plus trop rapport avec la pandémie. On est carrément dans les préjugés.

« Remettre en question mes capacités physiques comme ça, c’est insultant », s’insurge Marie-Christine Lanoue, elle qui a déjà pratiqué le métier et qui connaît donc très bien ce qu’elle est capable ou non de faire. « J’ai fait ces tâches-là alors que j’étais enceinte! Et là je ne pourrais pas? »

Dans la culture populaire, on associe les personnes grosses à la paresse et à la mauvaise forme physique. Pourtant, les réseaux sociaux regorgent de personnes grosses qui font des marathons, de la danse, de la boxe, du trekking, du vélo et j’en passe. Peu de chanteuses pourraient suivre Lizzo sur scène, elle qui enchaine les chorégraphies avec le même feu que Beyoncé.

Moi-même avant mon burn-out en 2018, je ne me déplaçais qu’en vélo, parcourant 5 à 25 km par jour, « malgré » mes 350 livres.

S’assurer que les employés puissent bel et bien accomplir des tâches, s’assurer de leur sécurité et de celles des bénéficiaires, c’est correct, mais on ne présume pas de ces capacités avec un simple coup d’œil ou avec un chiffre sur une balance. On fait des tests, on demande un examen médical, on suit une procédure afin de s'appuyer sur des faits, pas sur des préjugés. C’est non seulement ce qu’on appelle le respect, mais aussi du professionnalisme.

Comme si ce n’était pas assez

Pour ajouter à l’épreuve psychologique de Marie-Christine Lanoue, épreuve qui l’a fait renouer avec ses troubles alimentaires, voilà qu’en plus le CIUSSS lance un appel général lundi dernier, pour trouver des infirmières. Ma collègue écrivait : « les besoins sont si criants que [le CIUSSS] lance un appel pressant aux infirmières, aux infirmières auxiliaires et aux inhalothérapeutes qui sont retraités ou qui travailleraient par exemple à temps partiel dans des entreprises privées. » On comprend que la direction est prête à engager pas mal n’importe qui capable de faire le métier. Ou presque n’importe qui. Pas Marie-Christine Lanoue en tout cas.

Comment une infirmière qui souhaite justement aider peut-elle se sentir dans un tel contexte? C’est comme si le centre de santé lui disait : « Même mal pris, on ne veut pas de toi. » C’est tellement dénigrant.

La Sherbrookoise a reçu des offres de l’extérieur, d’autres centres de santé qui la prendraient bien comme infirmière, dont l’Institut universitaire de cardiologie de Montréal. C’est sympathique, mais déménager une famille de 4 enfants ne se fait pas aussi facilement. Surtout, ça démontre l’entêtement du CIUSSS dans le dossier.

Il y a une dizaine d’années, Marie-Christine a vécu une situation similaire. C’était avant qu’elle ne devienne infirmière. Elle avait donné son cv dans une boutique. Après avoir été regardée avec dédain de la tête aux pieds, la responsable lui a lancé : « Pas sûr que tu vas être capable de faire les tâches. » Si les journées de travail peuvent être épuisantes dans une boutique, ça ne demande aucune capacité physique particulière.

« Je fais comment pour m’émanciper si je ne peux même pas travailler », se questionne avec raison la Sherbrookoise.

Un mal inconscient

Pendant qu’on discutait de sa montagne russe d’émotions de la dernière semaine, Marie-Christine a eu cette phrase qui résume tristement la situation : « Ils n’ont pas conscience du mal que ça fait. »

Le CIUSSS ne semble pas être conscient du mal qu’il fait à Marie-Christine Lanoue et à toutes les autres personnes qui ont été écartées pour des raisons similaires. J’invite la direction à discuter avec les 2000 nutritionnistes qui ont appuyé la Sherbrookoise dans sa dénonciation. Ou encore avec des organismes comme Aneb Québec, ÉquiLibre ou Arrimage Estrie qui pourraient les sensibiliser sur la discrimination envers les personnes grosses, leur partager des dizaines d’études scientifiques qui déconstruisent les préjugés, les mythes et les biais, mais qui, aussi, aident les gens à retrouver leur dignité et à surmonter les épreuves.

Il y a justement cette publication toute fraîche de l’Enquête sur la santé des collectivités canadiennes, Discrimination dans le système de soins de santé parmi les adultes au poids plus élevé : données issues d’une enquête transversale nationale canadienne, et qui souligne, dans son résumé : « La stigmatisation sociale liée au poids est corrélée à des résultats négatifs pour la santé. Les systèmes de soins de santé ne sont pas exempts de stigmatisation liée au poids, que ce soit des stéréotypes, des préjugés ou de la discrimination. […] Les expériences quantifiées de discrimination liée au poids soulignent la nécessité de changer les attitudes et les pratiques des praticiens, ainsi que les politiques et les procédures des systèmes de soins de santé. » Facile à trouver, l’étude est sur le site de Santé Canada.

Si les études sont trop arides, il y a plusieurs livres disponibles, comme On ne nait pas grosse de la Française Gabrielle Deydier, ou Grosse, et puis? de la Québécoise Édith Bernier. Dans une approche plus émotive, j’ajouterais aussi La grosse laide de Marie-Noëlle Hébert ou Grosse de Lynda Dion qui a enseigné à tellement de jeunes de la région. La liste n’est même pas exhaustive.

Pour se rattraper, le CIUSSS propose des emplois de bureau à l’infirmière. Ça ne corrige pas la discrimination – même qu’elle la perdure – mais c’est un bel essai. Reste que ces propositions auraient sûrement été mieux accueillies si elles avaient été accompagnées d’excuses. Ça aurait sûrement aidé Marie-Christine à se sentir respectée, malgré tout. Du moins, comme un début de respect.