Une relève tournée vers la souveraineté alimentaire

Jasmine Rondeau
Jasmine Rondeau
La Tribune
Le discours sur la souveraineté alimentaire du Québec n’a rien de nouveau pour de la relève agricole, qui s’en fait la défenderesse depuis des années. Mais, pour réussir ce « grand projet de société », il faudra arriver avec un plan fouillé et solide qui permettra à tous les types de producteurs de se frayer un chemin jusque dans les foyers, croit le directeur général de la Fédération de la relève agricole du Québec, Philippe Pagé.

Si les producteurs québécois des créneaux du lait, des œufs et de la volaille, qui fonctionnent sous un modèle de gestion de l’offre, sont déjà bien représentés dans les frigos de la province, plusieurs défis sont toujours à relever pour les autres types d’agriculteurs de la relève comme les maraîchers ou les éleveurs de chèvres et d’agneaux, avance-t-il.

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Le premier enjeu à surmonter : « l’espace tablette. »

« Les épiceries vendent de l’espace tablette, c’est comme ça qu’elles fonctionnent. Les gros joueurs ont une plus grande capacité de négociation et d’approvisionnement, et les épiceries n’ont pas envie de gosser toutes les semaines pour savoir combien de concombres le producteur va pouvoir lui fournir. Il faudrait peut-être changer le système qui veut que les produits viennent d’une grande bannière reconnaissable avec une image de marque et qu’ils soient disponibles partout tout le temps. »

Les plus petits producteurs de la relève, qui ne bénéficient pas du support d’une association de producteurs dans plusieurs cas, doivent ainsi se tourner vers d’autres points de vente plus nichés, assumant à la fois le rôle de producteurs experts, de livreurs, de gestionnaires, de vendeurs et de directeurs marketing, observe celui qui est également maire de la municipalité rurale de Saint-Camille.

Tous n’aspirent pas non plus à la croissance : le modèle du petit maraîcher se doit aussi d’être respecté, insiste-t-il. « C’est un mode de vie. Je dirais que 99,9 % des productions maraîchères de la relève sont de petites productions qui appartiennent à un couple et qui fonctionnent à l’externe pour leur récolte. Ils ne veulent pas nécessairement devenir une entreprise de 50 employés pour arriver à avoir une place sur les tablettes. Tous les outils qui vont leur permettre de vendre plus facilement seront les bienvenus. » 

Même si certains organismes existent déjà pour promouvoir les produits locaux, comme Créateurs de saveurs Cantons-de-l’Est, par exemple, il n’existe toutefois aucune entité qui incarne le rôle que joue actuellement Investissement Québec pour les entreprises, souligne M. Pagé.

« On a un gouvernement qui est très sensible à l’entrepreneuriat et à l’économie. Il y a énormément d’efforts qui sont faits pour développer plusieurs secteurs économiques québécois stratégiques, comme les transports électriques ou l’aérospatiale, mais il n’y a pas cet enthousiasme-là ou ce degré d’accompagnement là pour le milieu agricole », déplore-t-il. 

Finalement, M. Pagé croit qu’il serait crucial de voir le gouvernement montrer l’exemple. « Il doit intégrer le plus possible des aliments locaux dans les institutions, par exemple les cafétérias de prison, d’écoles et d’hôpitaux. En Estrie, on a beaucoup vu la différence lorsque les agences de santé ont été fusionnées en CIUSSS. Il y a eu une centralisation du pouvoir d’achat dans les grands centres comme Sherbrooke. »

Philippe Pagé

Choix de société 

« La souveraineté alimentaire, ce n’est pas juste une campagne de marketing. On a déjà des outils et des véhicules pour promouvoir l’achat local et c’est super bien, mais si on veut atteindre un niveau de plus, il faut que tout le monde décide d’y mettre du sien. Ce sera un choix de société. Pas juste un plan griffonné sur un coin de table en quelques semaines en temps de pandémie », fait valoir Philippe Pagé. 

N’empêche que le souhait qu’a exprimé à plusieurs reprises François Legault de voir le Québec plus autonome en termes d’alimentation représente un « très bonne nouvelle » pour l’économie des régions, pour l’environnement et pour la santé de la population, exprime M. Pagé, qui affirme avec fierté se nourrir presque exclusivement de produits québécois.

« Effectivement, ça veut dire que je ne mange pas beaucoup d’oranges et de bananes, et l’hiver, je mange beaucoup de légumes racines, parce que c’est ce qui pousse ici. Si les gens sont prêts à acheter local et à encourager les producteurs agricoles québécois, c’est important qu’ils sachent que ça vient avec quelque chose. Ça ne peut pas juste être des vœux pieux et de se dire que tout le monde va se mettre à acheter québécois. Ça va prendre des incitatifs. »