Plusieurs embûches à l’horizon

Chloé Cotnoir
Chloé Cotnoir
La Tribune
Impensable à court terme selon l’Union des producteurs agricoles, réalisable avec une bonne dose de volonté politique selon l’Union paysanne. Le Québec pourrait-il accroître rapidement son autonomie alimentaire? La question divise les acteurs du milieu agricole alors que le sujet a été ramené à l’avant-plan par le premier ministre pendant ses points de presse quotidiens.

Devant un réel risque de pénurie alimentaire sur le marché mondial, François Legault a répété à quelques reprises dans les derniers jours l’importance pour le Québec de produire davantage afin d’être en mesure « de nourrir son monde ».

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Mais pour arriver à une certaine autonomie alimentaire dans la province, c’est tout un écosystème qui devra changer, prévient le président de l’Union des producteurs agricoles Marcel Groleau.

« Si on travaille dans une perspective de développer notre autonomie, ça va passer par plusieurs éléments : de la sensibilisation auprès des citoyens, les lois et les règlements concernant les importations, les programmes gouvernementaux, le soutien des régions et des municipalités, etc. C’est un tout », fait remarquer M. Groleau.

Le président de l’UPA le dit d’emblée : les producteurs d’ici sont en mesure de nourrir le Québec, à condition de faire des changements dans nos assiettes. Mais pour l’instant, les fermiers et les éleveurs ne sont pas en mode augmentation de production, croit M. Groleau.

« En ce moment, on craint que les travailleurs étrangers temporaires ne puissent pas venir, il y a beaucoup d’incertitude au niveau des marchés puisque les paramètres de la consommation ont changé drastiquement en quelques jours alors que tout le réseau d’hôtels, de restaurants et d’institutionnels est presque arrêté. On se retrouve avec trop de lait, de poulets... Il y a plein d’ajustements à faire dans la chaine alimentaire et c’est ce qui explique que les producteurs soient plus en mode urgence et ajustements que développement », explique le président de l’UPA.

À l’inverse, le président de l’Union paysanne croit que l’application d’une loi déjà existante permettrait de rapidement favoriser le développement de l’autonomie alimentaire du Québec en misant entre autres sur les circuits courts.

Marcel Groleau

« La Loi sur la mise en marché des produits agricoles est claire : un plan conjoint ne s’applique pas aux ventes directes au consommateur. Or, la Régie des marchés agricoles et alimentaires, sous la pression directe de l’UPA, refuse d’appliquer cette loi qui permettrait de faire de la vente directe aux consommateurs de leur communauté », dénonce Maxime Laplante, président de l’Union et agronome. 

Les quotas qui régissent la production agroalimentaire au Québec sont un frein direct à son développement, fait valoir M. Laplante. À moins de détenir un quota de production (245 $ par poule, 24 000 $ par vache, 1850 $ par mètre carré pour le poulet), chaque ferme est limitée à 100 poules, 300 poulets et 24 dindons. 

« Le Québec est de loin la province la plus coercitive à ce niveau. Prenons le cas d’une poule. On doit payer 245 $ pour le quota, rajouté le prix de la poule, la nourriture, l’emballage, la livraison... tout ça pour avoir le droit de vendre un œuf de poule à sa communauté. C’est sûr que les petits producteurs ne peuvent pas arriver dans ce contexte », déplore le président de l’Union paysanne. 

Sans quota et sans le système de gestion de l’offre, le Canada serait alimenté à 80 % par des produits américains, réplique Marcel Groleau. 

« Nous sommes trop proches de cet énorme producteur pour lever nos barrières et enlever les quotas », croit-il.

La diversification des activités sur une ferme est une solution pour rentabiliser ses activités, clame l’Union paysanne.

« Qu’on parle de transformation alimentaire, de restauration, d’une ferme pédagogique, d’une table champêtre, etc. Il y a moyen de faire plein de trucs. Mais toutes ces initiatives sont bloquées par la Commission de protection du territoire agricole qui considère qu’il s’agit de nuisances aux activités agricoles. C’est un non-sens », affirme M. Laplante.

Maxime Laplante

Le défi de la main d’œuvre

En Estrie, ce sont quelque 200 travailleurs étrangers, provenant principalement du Mexique et du Guatemala, qui sont attendus par les producteurs. Au Québec, ce chiffre grimpe à 16 000 et au Canada, à 40 000. Bien souvent, la difficulté de trouver de la main-d’œuvre locale est citée comme un des principaux freins au développement de l’autonomie alimentaire du Québec, entre autres par l’UPA. 

Michel Brien, producteur laitier et de foin à Racine, arrivait jusqu’à récemment à faire rouler ses opérations sans l’aide de travailleurs étrangers. Mais avec la rareté de la main-d’œuvre qui sévit au Québec, c’est la première année qu’il est forcé de se tourner vers la main-d’œuvre étrangère.

« Sur plusieurs fermes laitière et porcine en Estrie, on est rendu avec des travailleurs étrangers à l’année. Dans le passé j’ai toujours fonctionné avec des travailleurs québécois, mais avec la rareté de la main-d’œuvre, c’était rendu une nécessité de trouver une autre option pour avoir des travailleurs à la ferme », témoigne-t-il. 

« Notre modèle agricole s’avère de plus en plus dépendant de cet apport de main-d’œuvre étrangère. Le cas du coronavirus met à jour les conséquences d’une telle dépendance », illustre M. Laplante en précisant qu’avec des programmes intéressants et de la sensibilisation, plusieurs Québécois pourraient être tenté d’aller travailler sur les fermes. 

Malgré tous les obstacles qui semblent se dresser devant le développement de l’autonomie alimentaire, M. Laplante reste tout de même optimiste.

« En principe il n’y a pas tant de choses à changer. La loi sur la mise en marché direct existe. Le gouvernement doit dire à la Régie : appliquez-la. Ce n’est pas une révolution, mais ça changerait la donne pour beaucoup de monde », résume l’agronome.