La DPJ toujours débordée

Les équipes de la direction de la protection de la jeunesse (DPJ) du CIUSSS de l’Estrie-CHUS ont traité 5095 signalements en 2017-2018, une hausse de 14 %. Cela signifie que la DPJ reçoit 14 signalements par jour d’une personne qui se préoccupe de la situation d’un enfant. De ce nombre, 1872 signalements ont été retenus. Fait marquant : le personnel de la DPJ est toujours débordé. En effet, il y a actuellement 268 dossiers en attente d’évaluation.

« Nous avons un système de priorisation pour assigner les dossiers. Tous les cas qui nécessitent une intervention immédiate, quand la sécurité physique des enfants est compromise, sont répondus dans un délai de 0 à 48 heures », assure Alain Trudel, directeur de la protection de la jeunesse du CIUSSS de l’Estrie-CHUS et directeur provincial en vertu de la Loi sur le système de justice pénale pour adolescents (DPJ-DP).

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« Dans la région, on parle d’une soixantaine de jours de délai avant de répondre à certains signalements. Mais la situation s’améliore. Nous avions 400 dossiers en attente cet été, contre 268 maintenant. Malgré la pénurie de main-d’œuvre, on a réussi à engager des gens. On travaille aussi, et le ministère de la Santé et des Services sociaux est au même endroit que nous là-dessus, à faire connaître les services en première ligne avant que le la DPJ ait besoin d’intervenir », souligne M. Trudel.

Les données estriennes se comparent à celles de l’ensemble de la province. Au Québec, il y a eu 96  014 signalements traités au Québec en 2017-2018, une hausse de 5,3 % par rapport à l’an dernier. Il y a 263 situations d’enfants signalés par jour. Ce sont 60 % des enfants pris en charge par la DPJ qui sont demeurés dans leur milieu familial ou chez un tiers significatif.

Mauvais traitements psychologiques

Fait marquant cette année, la hausse importante de signalements pour mauvais traitements psychologiques. Ceux-ci ont connu une hausse de 3,1 %, passant de 185 cas en 2016-2017 à 274 dans la dernière année financière.

C’est souvent dans les cas de séparation que l’on retrouve les cas de violence psychologique. « Quand on se sépare, on le fait comme adultes et ça me va très bien, ça arrive dans la vie. Mais demander à des enfants de faire des choix déchirants entre les parents, ça, ça ne devrait pas arriver. Pour les enfants, les deux parents sont équivalents et aussi importants. Il faut éviter ce type de conflit », insiste Alain Trudel.

Car les impacts peuvent être très lourds chez les enfants. « Face à l’ampleur de la situation, il y a des enfants qui ont des retards de croissance. Il y en a qui font des dépressions, de l’anxiété. Les conséquences peuvent être importantes », ajoute-t-il.

Les 2283 enfants pris en charge par la DPJ l’ont été pour les raisons suivantes : négligence ou risque sérieux de négligence (708 et 472 dossiers), abus physique ou risque sérieux (193 et 110), abus sexuel ou risque sérieux (70 et 69), trouble de comportement (207), abandon (17) et mauvais traitements psychologiques (437).

Le directeur de la protection de la jeunesse le dit et le répète année après année : la protection des enfants passe par toute la communauté. « Il faut que tous les acteurs du milieu se mobilisent pour assurer la protection des enfants : il y a l’État certes, mais il y aussi les maires des municipalités, avec les politiques familiales qu’ils peuvent adopter et avec le soutien aux organismes communautaires en première ligne, qui offrent de bons services et qui sont nettement moins menaçants que nous pouvons le paraître », ajoute-t-il.

« Vous savez, je ne connais pas un parent qui se lève le matin en se disant "je vais être négligent avec mes enfants aujourd’hui". Ça n’existe pas. C’est un contexte de vie qui amène les gens à répondre de façon différente, à hauteur variable, aux besoins de leurs enfants. Ces gens-là souvent n’ont pas  réponse à leurs propres besoins à eux. Quand on est en mode survie comme adulte, comment peut-on avoir réponse aux besoins des enfants qui sont dépendants de nous? C’est tout un défi. Et c’est ça qu’on essaie de supporter », lance-t-il.

En terminant, soulignons qu’au Québec, 10 561 adolescents ont reçu des services dans le cadre de la loi sur la justice pénale pour les adolescents (LSJPA), ce qui représente une légère diminution par rapport à l’an dernier. En Estrie, ce sont 667 adolescents qui ont reçu de tels services, ce qui représente aussi une légère baisse.

« Mes enfants ne m’ont jamais quittée »

Audrey est une maman de quatre enfants de 6 à 14 ans. Il y a quelques années, différents événements ont mené la direction de la protection de la jeunesse (DPJ) à sonner à sa porte. D’abord, le choc. Le déni. La peur de se faire arracher ses enfants. Une phrase choquante qui résonnait sans cesse dans sa tête : « Je suis une mauvaise mère. » C’était il y a un an et demi. Et depuis, tout a changé. Audrey s’est outillée. Ses enfants ne l’ont jamais quittée, ils sont restés avec elle tout au long de ce long cheminement.

« Mon intervenante de la DPJ est avec moi, elle m’aide dans mon cheminement avec mes enfants. Elle m’a donné beaucoup de ressources que souvent les gens ne connaissent pas et c’est ça qui mène à des situations où la DPJ est obligée de nous prendre en charge », soutient Audrey, que l’on ne peut identifier pour protéger ses enfants mineurs.

« Au début, c’est paniquant quand la DPJ débarque. Mais à partir du moment où on comprend qu’ils sont là pour nous accompagner, et non pour nous enlever nos enfants, la barrière tombe et la collaboration est nettement plus facile », souligne Audrey.

Aujourd’hui, elle est en fin de parcours avec la DPJ. « C’est une grande fierté, c’est sûr, surtout pour mes enfants. Ils ne m’ont jamais quittée. Je suis outillée. Ce n’est pas parce que la DPJ va sortir de notre vie qu’on n’aura plus de services et de soutien. Ce n’est vraiment pas le cas. C’est juste qu’on n’en parle pas assez, mais ça existe », insiste-t-elle.