Selon le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes, près de six millions de Canadiens vivant en milieu rural n’ont toujours pas accès à un service Internet haute vitesse.
Selon le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes, près de six millions de Canadiens vivant en milieu rural n’ont toujours pas accès à un service Internet haute vitesse.

La discrimination numérique à l’ère de la COVID-19

Chloé Cotnoir
Chloé Cotnoir
La Tribune
« Depuis le début de la crise je travaille de la maison en faisant des vidéoconférences, mais je ne sais jamais si je vais être capable de travailler ou pas. Un matin l’Internet rentre, l’autre matin il ne rentre pas. Et si ma conjointe et moi essayons de travailler en même temps, on oublie ça. »

Le maire de Weedon sait de quoi il parle quand il enfile son chapeau de président du conseil d’administration de Communication HSF, l’OBNL mandaté pour gérer et développer l’Internet haute vitesse et l’accès aux télécommunications dans la MRC du Haut-Saint-François.

« C’est une absurdité d’avoir toujours autant de misère à avoir un service de qualité dès qu’on s’éloigne des centres urbains encore aujourd’hui en 2020 », lâche Richard Tanguay lorsque joint par La Tribune.

Dénoncé depuis longtemps, l’absence d’un service haute vitesse de qualité dans les milieux ruraux du Canada s’est avérée encore plus évidente récemment par le recours au télétravail forcé par la COVID-19. « C’est inacceptable, dénonce de son côté Richard Khouzam, directeur de Développement Val-Saint-François. Il y a une sérieuse réflexion à avoir sur la question puisque c’est littéralement un frein au développement de nos régions. »

Lors de la dernière campagne électorale fédérale à l’automne 2019, la Fédération québécoise des municipalités avait demandé aux partis fédéraux de prendre des engagements en matière de connexion Internet à haute vitesse en zone rurale.

« Les gouvernements tant au provincial qu’au fédéral ont multiplié les programmes depuis le début des années 2000. Le dernier engagement de Québec place la connexion en 2022. Il faut y voir parce que l’on se rend compte plus que jamais que la connexion d’Internet haute vitesse est un besoin essentiel », estime son président Jacques Demers.

« Depuis un bon moment on parle de transition numérique pour les commerçants, de ventes en ligne. C’est encore plus vrai avec ce qu’on vit actuellement. Mais comment voulez-vous que nos entreprises en milieu rural développe leurs activités numériques s’ils n’ont pas accès à une connexion haute vitesse », questionne à son tour Simon Madore, responsable du développement économique de la MRC de Coaticook. 

Discrimination numérique

Selon le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), tous les Canadiens devraient avoir accès à une connexion Internet offrant des vitesses de connexion à large bande d’au moins 50 Mbps de téléchargement et 10 Mbps de téléversement ainsi qu’un accès à des données illimitées. Dans la réalité, près de 6 millions de Canadiens n’ont pas accès à un service Internet haute vitesse selon des données du CRTC dévoilées en 2019. 

L’organisme canadien évalue qu’environ 4 résidents de la campagne sur 10 se contentent d’une connexion Internet très lente.

« Dans certaines zones, le signal est d’à peine 2 à 3 Mb par seconde, alors que la haute vitesse est de 50 Mb par seconde », illustre Jacques Demers, également maire de Sainte-Catherine-de-Hatley.

« Entre les chiffres du CRTC et la réalité, il y a une bonne différence. Pour eux, certains secteurs sont bien desservis alors que ce n’est pas ce que nous constatons sur le terrain », précise M. Tanguay

La discrimination numérique se poursuit au niveau du prix des forfaits. Dans les régions rurales, un accès à Internet haute vitesse avec données illimitées n’est pas à la portée de tous. Toujours selon le CRTC, il faut débourser en moyenne de 130 $ à 150 $ mensuellement pour un service dont la capacité et la qualité laissent parfois à désirer.

Pris en otage

Épinglée dans le haut de la page Facebook Babillard Weedon depuis quelques jours, une publication encourage les propriétaires d’entreprise et d’organismes du Haut-Saint-François (HSF) à signer une lettre d’appui à la compagnie Cogeco connexion qui a signifié son intérêt d’étendre son réseau à l’ensemble de la MRC.

Ces manifestations d’appui aideront l’entreprise privée à se classer pour les programmes de subventions gouvernementales.

« Cogeco est la seule entreprise qui a manifesté sa volonté d’étendre son réseau pour desservir toutes les portes du HSF, explique Richard Tanguay. Les autres compagnies n’avaient aucun intérêt à se rendre au fond des rangs. »

S’il se dit heureux de pouvoir compter sur Cogeco connexion, M. Tanguay déplore tout de même l’absence de compétition entre les compagnies.

« Elles disent que c’est trop cher d’aller au fond du rang même si on paie beaucoup plus cher qu’en ville. Avec ce discours-là, on se retrouve avec une seule grosse entreprise qui dessert un territoire et nous sommes à la merci de cette compagnie », fait valoir M. Tanguay en précisant qu’il existe quelques alternatives dont l’Internet par satellite

« Mais c’est un service encore plus cher », indique-t-il.

Le fossé numérique qui sépare les milieux urbains des milieux ruraux risque de continuer de se creuser de façon exponentielle dans les prochaines années, croit M. Tanguay.

« Le temps que l’on arrive à brancher les régions avec un service raisonnable, la haute vitesse sera peut-être rendue beaucoup plus vite, à 150 Mbps en ville par exemple. Et tous les systèmes et les logiciels s’adaptent à la haute vitesse. C’est donc dire que si rien ne change rapidement, nous allons toujours avoir un pays à deux vitesses et que le fossé va se creuser. Mais ça va prendre une très forte volonté politique pour y arriver et des budgets beaucoup plus élevés », conclut le maire de Weedon.