Le Canada ne peut plus être tributaire des autres puissances comme l’Inde et la Chine pour la production de médicaments. Sur la photo, une livraison de marchandise quitte la Chine.
Le Canada ne peut plus être tributaire des autres puissances comme l’Inde et la Chine pour la production de médicaments. Sur la photo, une livraison de marchandise quitte la Chine.

La Chine supplantera-t-elle les États-Unis?

Jonathan Custeau
Jonathan Custeau
La Tribune
SHERBROOKE — La pandémie de COVID-19 bouleversera-t-elle l’échiquier politique mondial? « Il y aura clairement des impacts majeurs dans les relations internationales », répond le politologue Gabriel Blouin-Genest, de l’Université de Sherbrooke. Son collègue Sami Aoun rapporte que la pandémie marquera effectivement un tournant. Surtout, les relations tendues entre les États-Unis et la Chine auront été mises davantage en lumière.

Pour Sami Aoun, la pandémie « consolidera les tendances observables avant la pandémie, dont la remontée de la Chine et le remodelage des alliances ». Il note que la puissance asiatique cherche à redorer son image. « La Chine essaie de réparer son erreur affreuse d’avoir retenu de l’information sur le début de la pandémie, surtout que les trois dernières épidémies sont sorties de ce pays… »

Gabriel Blouin-Genest souligne les bonnes intentions de Xi Jingping. « En Chine, il y a un historique important de contrôle de l’information. Pour le H1N1, elle avait caché tous les cas et collaboré faiblement avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Il y a eu plus de transparence cette fois-ci. Le pays s’est même excusé d’avoir enfermé le premier médecin qui avait dénoncé la contagion. C’est inhabituel. »

Mais la Chine aura quand même perdu la bataille de l’opinion publique, selon Gauthier Mouton, responsable à la recherche et au contenu à l’Institut d’études internationales de Montréal. « Ce que Xi Jingpin essaie de faire, c’est de revoir la narration de la crise en faisant oublier son origine. Il utilise entre autres la stratégie des masques qu’il achemine en Afrique pour redorer son image. La Chine a raté son coup en raison de sa communication trop agressive. Probablement qu’elle tentera de se racheter dans une prochaine crise. »

Gabriel Blouin-Genest, qui s’intéresse particulièrement aux enjeux de santé et à l’OMS, a lui aussi relevé la « diplomatie du masque » en Afrique, que M. Mouton qualifie de nouvelle route de la soie. « La Chine est déjà très active sur le continent africain pour le développement des infrastructures des pays. Elle a été la première à envoyer des ressources humanitaires pendant la crise. Il y a bien sûr des raisons d’opportunisme pour l’accès aux ressources naturelles. »

Sami Aoun estime d’ailleurs que le monde n’est pas dupe. « La Chine a l’illusion qu’elle remplit le vide laissé par les États-Unis, mais l’ordre mondial demeurera apolaire, sans puissance ultradominante, mais avec une puissance majeure par région. En Asie, ce sera la Chine alors qu’en Amérique du Nord, ce sera les États-Unis. »

Il suggère que les puissances se regrouperont par continent et que ce sera la meilleure façon de conserver un certain équilibre. « Par exemple, le Canada ne peut plus être tributaire des autres puissances comme l’Inde et la Chine pour la production de médicaments. En agriculture, nous souhaiterons aussi une plus grande souveraineté alimentaire pour limiter nos dépendances extérieures. Il n’y aura pas de refonte de la mondialisation, de la globalisation, mais les dimensions continentales prendront peut-être plus de place. Le Canada aura plus intérêt à consolider ses liens avec le continent nord-américain qu’avec l’Asie ou l’Europe. La façon d’avoir un contrepouvoir contre la Chine sera d’avoir une bonne profondeur dans les liens nord-américains. »

Les trois intervenants relèvent par ailleurs que la crise ébranle le multilatéralisme, les mécanismes transpartisans mis en place pour affronter des problèmes, comme l’OMS pour la santé. À preuve, le président américain, Donald Trump, a coupé le financement de l’OMS au cours de la dernière semaine. « Les États-Unis sont les premiers financiers de l’OMS. Son argument principal est que l’OMS aurait été complaisante envers la Chine et qu’elle n’aurait pas vérifié correctement les premières données concernant la COVID. C’est un peu paradoxal de couper les fonds à l’OMS alors que c’est justement en raison du manque de fonds qu’elle n’a peut-être pas réussi à mieux gérer la crise », commente M. Blouin-Genest. 

Sami Aoun tente une explication. « Le retrait de Trump de l’OMS est un indice que la Chine ne peut plus profiter des contributions des autres. Si la Chine veut être la première puissance mondiale, elle doit le mériter. Sa contribution à l’OMS est de moins de 1 % et de seulement 40 M$ alors que les États-Unis versaient 500 M$. Ce déséquilibre ne sera plus permis si la Chine veut s’asseoir sur le trône. »

Sami Aoun

Le charme du despotisme

Il reste que pour M. Aoun, certains pays malmenés par le coronavirus pourraient être charmés par le despotisme chinois. « Certains pays ont développé une fascination pour la Chine et voient que les États-Unis ont échoué à contrôler l’épidémie. Ils en viennent à la conclusion que le despotisme est plus capable de sauver des vies humaines. Mais il est trop tôt pour dire que le modèle de la Chine a été le meilleur dans la gestion de la crise parce qu’on ne connaît pas les chiffres. La Chine a éliminé des rapports sur la question. Elle a fait disparaître des médecins, des journalistes, des lanceurs d’alerte. »

C’est sans compter les faiblesses internes de la République, que l’écran de fumée de la modernité ne parviendra pas à cacher. « Sa façade est moderne, mais il s’agit d’une politique de monopartisme. Elle aura peut-être de bonnes relations commerciales, mais pas suffisamment pour devenir une puissance mondiale. Elle sera une puissance de domination, mais pas une référence pour sa diplomatie, qui est très, très faible. Elle peut néanmoins prétendre à regagner en crédibilité. »

Gauthier Mouton est du même avis. « La Chine ne deviendra pas une grande puissance à court ou à moyen terme. Son budget militaire en 2018 était de 250 milliards $ alors que les États-Unis investissaient encore 600 milliards. Les Américains possèdent 700 bases militaires à l’extérieur de leur territoire, contre une seule pour la Chine. Elle partage la base de Djibouti avec d’autres pays.

« Dès qu’on entre dans les terres en Chine, le taux de pauvreté est important. Le pays reste fragile de l’intérieur. »

Du positif à la crise

Sami Aoun et Gabriel Blouin-Genest voient poindre des changements positifs de la crise sanitaire, puisqu’elle pousse les pays, du moins par l’entremise de ses institutions, à travailler ensemble. Ces relations « scientifiques » pourraient avoir des répercussions politiques. 

« Il y a maintenant la reconnaissance de l’importance de la santé à l’échelle mondiale. C’est comme si on n’avait pas encore reconnu le caractère politique de la santé. Dans les 20 dernières années, nous avons parlé beaucoup de terrorisme et d’environnement, mais on voit l’émergence de la question de la santé, dans laquelle les inégalités sont importantes.

« Il y a aussi la réalisation qu’il faut inclure les humains, la population, dans les réponses politiques aux problèmes de santé. Lors de l’épidémie d’Ebola, on a mis en place des mesures de confinement que les gens ne respectaient pas, notamment lors des enterrements, parce qu’elles étaient contraires aux pratiques culturelles. Il a fallu trouver des compromis qui respectaient à la fois la culture et les recommandations scientifiques. On assiste donc au retour du public dans le concept de la santé publique. Pour que des directives soient appliquées dans des communautés, il faut s’asseoir avec elles et trouver des compromis », dit M. Blouin-Genest.

M. Aoun lui fait écho. « Le premier réflexe est d’être égoïste, mais on sait très bien que la sortie de la pandémie est une solution globale. Les laboratoires ont des ancrages physiques dans un pays, mais les recherches se font en parallèle dans plusieurs pays. Il y a une prise de conscience qu’on ne peut pas s’en sortir sans être solidaire. »

À preuve, la dette des 25 pays les plus pauvres a été suspendue pour un an par le G20. 

« On ne peut pas continuer avec la frénésie de consommation actuelle, à bâtir des avions de chasse furtifs, des chars d’assaut, à faire de voyages extraplanétaires alors que nous manquons de lits dans nos hôpitaux… On aura à faire émerger une nouvelle vision des priorités humaines. Les épidémies qui ont touché l’humanité, que ce soit la lèpre, le sida, le SRAS, ont permis un certain éveil. Mais il ne faut pas être naïfs. Ce n’est pas quelque chose qui arrivera demain matin. »

Gabriel Blouin-Genest prévient néanmoins que la collaboration est toujours plus facile quand les gestes à poser sont négatifs, comme l’interruption des vols commerciaux, que lorsque les populations doivent poser des gestes concrets, par exemple pour contrer les changements climatiques.

Enfin, malgré toutes les tensions dans l’Union européenne, Sami Aoun estime que ses membres auront besoin de temps pour se ressaisir, mais que l’Union n’éclatera pas.