Christine Labrie croit qu’il est grand temps d’agir à la source pour contrer la pauvreté plutôt que de compter sur les organismes et les banques alimentaires.

La charité n’est pas une solution à long terme, rappelle Labrie

En cette période où les organismes réalisent chaque jour des petits miracles pour arriver à égayer les Fêtes de ménages moins fortunés, Christine Labrie croit qu’il est aussi temps de réaliser que le fardeau de l’injustice sociale repose sur les mauvaises épaules. Alors que la circonscription fédérale de Sherbrooke est la cinquième plus pauvre au pays, la députée solidaire juge que c’est toute la vision de la pauvreté qui est à revoir dans les différents gouvernements.

« Avec toutes les collectes de fonds du temps de Fêtes, c’est à la fois extraordinaire de voir la solidarité qui se crée pour soutenir les personnes démunies, mais en même temps, quand on fait ça, on n’est pas en train d’intervenir à long terme pour réduire cette pauvreté-là », partage-t-elle à La Tribune.

Dans Sherbrooke, le revenu médian recensé en 2016 était de 45 500 $, comparativement à 70 000 $ au Canada et à 59 800 $ au Québec.

Et pourtant, la ville a beaucoup d’atouts, avance-t-elle. « Nos principaux employeurs sont les services publics et on a une population très scolarisée, mais malgré tout ça, on a des écarts très importants. »

« Il y a une conception de la pauvreté comme étant une responsabilité individuelle, déplore-t-elle. Ça crée une fausse image du bon pauvre et du mauvais pauvre : celui à qui il est arrivé quelque chose de grave et qui mérite de l’aide, et l’autre, pour qui c’est plutôt conjoncturel et “ qui devrait faire plus d’efforts ”. La pauvreté, c’est très insidieux et c’est un grand cercle vicieux. »

Christine Labrie

Le « cercle vicieux »

Selon les données de l’Association des locataires de Sherbrooke, 1700 familles sherbrookoises consacreraient plus de 80 % de leur revenu à se loger. « Pour que ce soit sain, ça devrait être autour de 30 %, avance Mme Labrie. On a premièrement besoin de logements sociaux. Il en manquerait à peu près 1500 à Sherbrooke. Ce type de logement permet de consacrer une part raisonnable du revenu au loyer, et ultimement, ça peut permettre de se sortir de la pauvreté », dit-elle, indiquant que la volonté doit se manifester dans tous les paliers gouvernementaux.

Elle cite d’ailleurs en exemple un nouveau règlement instauré par Valérie Plante, la mairesse de Montréal, qui exigera dès 2021 que les promoteurs de tout projet résidentiel de plus de cinq logements incluent 20 % de logements sociaux, 20 % de logements abordables et de 10 à 20 % de logements familiaux dans leurs projets.

Lundi dernier, la Ville de Sherbrooke annonçait plutôt une hausse de taxes moyenne de 5,9 % pour les citoyens en 2020. « Quand on consacre déjà une part aussi importante de son revenu à se loger, quelques dizaines ou quelques centaines de dollars peuvent faire une grosse différence, commente Mme Labrie. Même si la majorité de ces personnes-là est en logement, l’impact des hausses [de taxes] se fait sentir aussi sur les locataires, puisqu’elles se répercutent sur les hausses de loyers. »

Salaire minimum

En plus, le nouveau salaire minimum de 13,10 $ l’heure, qui entrera en vigueur au Québec le 1er mai 2020, est selon elle insuffisant pour sortir quiconque de la pauvreté.

« L’objectif du gouvernement est que ce soit environ 50 % du revenu moyen. Ça vient d’où, ça? On sait que ce montant-là ne permet pas de sortir de la pauvreté, c’est clairement documenté, et le gouvernement fait ce choix chaque année. Plus de 60 % des gens qui travaillent au salaire minimum ont ce seul revenu pour leur ménage. Ces personnes-là, elles vivent sous le seuil de la pauvreté, et pourtant, elles travaillent à temps plein. »

Pour Patrick Lajeunesse, coordonnateur pour la Table d’action contre l’appauvrissement de l’Estrie, les organismes de charité, bien que louables, font dans la « sous-traitance de la pauvreté ».

« On paie déjà des impôts pour avoir un filet social et des services, mais pendant ce temps, on renvoie tranquillement la balle dans le camp des organismes à qui on demande de faire des miracles et de mettre des pansements sur les bobos, dit-il. Ce n’est pas un casse-tête, il s’agit simplement d’augmenter le salaire minimum et d’offrir une meilleure couverture sociale. »

Dans Sherbrooke, le revenu médian recensé en 2016 était de 45 500 $, comparativement à 70 000 $ au Canada et à 59 800 $ au Québec.

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La pauvreté ne disparaîtra pas

La directrice générale de Moisson Estrie, Geneviève Côté, affirme que la pression de veiller sur les moins nantis est bien palpable au sein de l’organisme, mais ne voit pas le jour où la faim disparaîtra. La solution résiderait plutôt dans une plus grande concertation entre les acteurs du milieu. 

« On espère juste être en mesure de toujours mieux accompagner la faim et avec plus de soutien. Je pense que les organismes auraient tout intérêt à encore mieux collaborer pour avoir de meilleurs compléments et n’abandonner personne. » 

Selon elle, les établissements gouvernementaux comme le CIUSSS de l’Estrie-CHUS, pourraient avoir leur part à jouer. 

« On travaille en parallèle avec les intervenants actuellement. Quelqu’un qui vient dans nos bureaux recevra des références, mais on n’a pas les ressources humaines pour s’assurer que cette personne a fait les démarches qu’on lui a recommandées », dit Mme Côté, affirmant qu’il y a un « gros travail de fond à faire », notamment en augmentant le salaire minimum et en revoyant les critères d’invalidité.  

Mme Côté croit également qu’il y a toujours des stéréotypes, mais que l’organisme a appris à en faire fi. « On a beaucoup changé notre vision et on a décidé d’arrêter de s’attarder aux “ bougons ”. Si, sur 100 personnes qu’on aide, il y a deux “ bougons ” qui passent entre les failles, on aura au moins pu en aider 98 autres », avance celle qui constate une réelle différence dans la situation des bénéficiaires de l’organisme. 

« Par contre, il y a souvent une tendance chez les gens à vouloir choisir qui ils aident, déplore-t-elle. Ils se présentent chez nous disant vouloir aider une famille, mais ils veulent évaluer eux-mêmes si elle est dans le besoin. Je pense qu’on est les mieux placés pour évaluer la situation de ces gens, qui sont loin d’avoir envie d’étaler leur vie privée. » Rappelons que l’organisme est sollicité à un niveau record depuis les dernières semaines. 

Le directeur général de la fondation Rock-Guertin, Denis Fortier, croit lui aussi que la pauvreté ne pourra jamais être enrayée, mais qu’« on peut faire en sorte que ces gens-là ne se sentent pas mis de côté ». Jasmine Rondeau