«Ce qui est très intéressant de voir actuellement en Floride, c’est que les jeunes sont en train de devenir une voix très forte pour le contrôle des armes», signale le professeur Louis J. Klarevas, auteur de l'ouvrage Rampage Nation: Securing America from Mass Shootings.

Les jeunes au cœur du débat sur les armes à feu, dit un expert

La fusillade survenue mercredi dernier au collège Marjory Stoneman Douglas, en Floride, a bel et bien relancé les discussions sur le contrôle des armes à feu aux États-Unis. Or, cette fois, le contexte est différent : les jeunes souhaitent s’impliquer de front, ce qui pourrait représenter «un point tournant» dans le débat, dit un expert.

Professeur en affaires globales à l’Université du Massachussetts, Louis J. Klarevas est surtout reconnu comme auteur de l’ouvrage à succès Rampage Nation: Securing America from Mass Shootings. Diplômé d’études en sécurité, Klarevas a fait un passage remarqué au London School of Economics, à titre d’analyste de la défense, pendant la guerre d’Irak. 

Rejoint par Le Soleil dimanche, l’auteur avoue avoir été «très choqué par la fusillade», mais il affirme que l’État américain est à même de tirer de belles leçons en écoutant la classe étudiante. 

«Ce qui est très intéressant de voir actuellement en Floride, c’est que les jeunes sont en train de devenir une voix très forte pour le contrôle des armes, dit-il. C’est unique, c’est impressionnant, on n’a pas vu ça souvent. S’ils continuent à revendiquer des mesures de contrôle, ils pourraient carrément changer les priorités politiques.»

Une frange importante du public américain est consciente de l’existence du problème actuellement, sauf qu’elle n’a pas les moyens d’agir, dit l’auteur. Il estime que les jeunes ont «peut-être» cette audace d’entreprendre une mouvance anti-armes pour renverser la tendance. 

Même si les citoyens américains lui semblent de plus en plus sensibilisés à l’importance de restreindre l’accès aux armes, «le politique est encore loin d’atteindre ce point de bascule qui, historiquement, engendre des réformes et des mesures plus serrées après une série de tragédies». 

Déconstruire les mythes

Louis J. Klarevas ne s’en cache pas : nul ne pourra empêcher ces fusillades atroces de se produire encore et encore à l’avenir, «sauf qu’il serait possible de réduire leur fréquence et leur intensité», selon lui. 

La solution? La nécessité, d’abord, de resserrer la distribution d’armes dangereuses, et d’exiger davantage du client au comptoir de vente. «Si on augmente les mesures restrictives sur des armes d’assaut, on peut empêcher des gens comme le tireur en Floride d’avoir des moyens. Et pour ça, il faut s’opposer aux lobbys imposants comme celui du National Riffle Association [NRA], qui investit beaucoup en politique», dit-il.

Au-delà des lois, le plus dur est aussi de travailler en éducation, concède celui qui est notamment chroniqueur pour The Guardian et The Washington Post. «Il y a des gens qui croient que si les profs en classe étaient armés, les tireurs se décourageraient de passer à l’acte, puisqu’ils auraient peur. C’est un mensonge, et on le sait. Les tireurs n’appréhendent pas les armes. Ils en ont, et ça ne les arrête pas.»

Ces fausses conceptions d’une violence «cyclique» sont, de surcroît, alimentées par les réseaux sociaux, qui coulent de plus en plus de fausses nouvelles, confortant l’usager dans son besoin de «posséder une arme pour se défendre», rappelle l'auteur. 

Le jour où cette ère sera révolue, il sera beaucoup plus facile de proposer des changements, en expliquant ses arguments, dit M. Klarevas. C’est aux jeunes, d’ailleurs, que reviendra la dure tâche de mener ce combat sur plusieurs fronts, ajoute-t-il, eux qui sont les principaux usagers de ces nouvelles plateformes de diffusion. 

Le vote crucial

Pour renverser la tendance, l’universitaire souligne le caractère essentiel des élections de mi-mandat, qui approchent à grands pas aux États-Unis, le 6 novembre prochain. S’il est démocratisé, le mouvement anti-armes pourrait faire des gains importants, selon lui.

«Ça serait très important, rendu là, que les gens qui ont toujours été pro-défense, pro-armes, soient challengés.» C’est le moment ou jamais, selon lui, de questionner, de débattre, et de créer un choc dans la communauté, après une année sanglante, à Las Vegas, au Texas ou en Floride, plus récemment. 

«Si ça arrive, on pourrait être surpris de voir une certaine vague voter contre la NRA, contre la mentalité du droit fondamental aux armes. Ça enverrait un message très fort à Washington, pour dire que le public américain en a assez, et qu’il est enclin à agir pour améliorer sa sécurité collective.»

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Une messe à la mémoire des victimes s'est déroulée dimanche dans une église méthodiste de Coral Springs, non loin du lycée où a eu lieu la fusillade mercredi.

Manif en préparation

Par Cyril Julien, Agence France-Presse

Des élèves survivants de la fusillade de Floride manifesteront fin mars à Washington pour réclamer un contrôle plus strict sur les armes à feu, un débat récurrent que les États-Unis échouent régulièrement à faire avancer.

Baptisée «Marche pour nos vies», la manifestation aura lieu le 24 mars à Washington et dans d'autres villes du pays.

Elle vise à «demander qu'une proposition de loi complète et efficace soit immédiatement présentée au Congrès» pour régler «les problèmes de violence par les armes qui sont généralisés dans notre pays», selon le site Internet dédié à la manifestation.

De nombreuses voix se sont élevées depuis le massacre pour dénoncer les liens entre le monde politique et le puissant lobby pro-armes NRA (National Rifle Association) qui empêcherait un renforcement de la législation au Congrès.

«Ce n'est pas contre le parti républicain ou contre les démocrates», a assuré sur la chaîne ABC Cameron Kasky, un élève de Première.

«Chaque homme politique des deux bords qui reçoit de l'argent de la NRA est responsable de ce type d'évènement», a-t-il affirmé, dénonçant la NRA qui «défend et fait la promotion de cette culture des armes». Le lobby se base sur le deuxième amendement de la Constitution qui garantit le droit de posséder et de porter une arme.

Près de 15 600 personnes ont été tuées par une arme à feu en 2017 dans le pays de quelque 320 millions d'habitants, selon l'organisation Gun Violence Archive qui ne compte pas les suicides.

L'objectif est de «créer une nouvelle normalité où ce serait considéré comme une honte pour les hommes politiques d'accepter l'argent de la NRA», a ajouté Cameron Kasky.

Une autre élève, Emma Gonzalez, a appelé tous les étudiants américains à s'impliquer dans cette cause. «Ils doivent nous rejoindre pour faire passer notre message», a dit l'élève de Terminale, qui avait dénoncé la veille avec force le soutien financier de la NRA à la campagne de Donald Trump en 2016.

Armer les campus ?

Le débat sur un contrôle des armes est ravivé après chaque fusillade meurtrière mais le Congrès américain échoue régulièrement à légiférer.

La résistance au contrôle des armes est forte dans le camp républicain mais aussi chez certains démocrates, a admis sur CNN le parlementaire démocrate Adam Schiff, assurant qu'il était temps que le Congrès «se bouge et fasse ce que le pays lui demande : ignorer la NRA et prendre la bonne décision».

«C'est une question très politique, il faut que nous amenions les gens à voter sur cette question», a renchéri sur Fox l'astronaute Mark Kelly, époux de Gabby Giffords, une ancienne élue victime d'une fusillade en Arizona qui l'a handicapée.

Mais le gouverneur républicain de l'Ohio John Kasich a douté de la volonté réelle des parlementaires à s'engager dans une réforme de fond, suggérant des changements spécifiques comme le contrôle plus strict des antécédents des acheteurs.

«Je ne veux pas une interdiction totale, je parle de petits pas qui peuvent être efficaces et le Congrès devrait le faire. Mais je n'ai aucune confiance en eux [les élus] comme, je pense, la majorité des Américains», a-t-il dit.

Il a appelé les partisans du second amendement à «réfléchir aux choses raisonnables qu'on peut faire pour répondre à ces jeunes gens», en référence aux lycéens de Floride.

D'autres veulent au contraire plus d'armes.

Les écoles «sont des zones interdites aux armes et celui qui veut tirer sur une école sait qu'il sera le seul à être armé», a-t-il expliqué.