Denis Houle et Maryse Dionne espèrent que la lettre laissée par leur fille, qui a mis fin à ses jours, permettra de changer les façons de faire du système de santé auprès des personnes suicidaires.

Les adieux d’Émilie Houle

TROIS-RIVIÈRES — Émilie Houle s’est enlevée la vie le 29 mars. À 23 ans. L’infirmière a laissé derrière elle des proches dévastés, mais aussi une lettre d’adieu poignante dans laquelle elle raconte son mal de vivre et aussi ses efforts pour s’en sortir. Des efforts qui n’ont pas pu la sauver en raison, selon elle, du manque de ressources en santé mentale. Un ultime message qui arrache le cœur parce qu’il est trop tard pour Émilie, mais ses parents espèrent que son témoignage permettra de sauver d’autres vies.

«J’espère vraiment que d’ici quelques années, il y aura des changements pour qu’enfin des personnes comme moi se sentent mieux dans la société et soient prises en charge le plus tôt possible. La maladie mentale, ce n’est pas à prendre à la légère, il faut la traiter comme toute autre maladie de l’organisme. Ce n’est pas parce que c’est une maladie abstraite qu’elle ne mérite pas d’être prise en compte», a écrit Émilie.

Ses parents espèrent de tout cœur que son témoignage permettra de changer certaines façons de faire du système de santé auprès des personnes suicidaires. «Le but de sa lettre, c’était d’essayer de sauver d’autres vies. D’après moi, c’est le message qu’elle voulait laisser», souligne sa mère Maryse Dionne. «C’est son parcours. Son message, c’est pour faire avancer les choses», ajoute son père Denis Houle. C’est pourquoi ils ont accepté que sa lettre soit partagée sur Facebook. Son cri du cœur a fait vibrer une corde sensible parce qu’en fin de journée, il avait été partagé environ 77 000 fois et avait suscité près de 11 000 commentaires. 

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L’infirmière du Centre intégré universitaire de santé et des services sociaux de la Mauricie et du Centre-du-Québec y parle de ce mal de vivre qui l’habitait depuis plusieurs années. «C’est pas que j’ai pas essayé... J’ai vu des psychiatres, des psychologues, des médecins, mais aucun n’a vraiment été en mesure de m’aider réellement. J’ai toujours eu l’impression que pour eux, je n’avais pas un vrai problème, que ce n’était pas prioritaire. Je trouve dommage que dans notre société, la maladie mentale soit encore à ce point stigmatisée et qu’il y ait encore un grand manque de ressources pour ces personnes-là.»

Ses parents l’ont accompagnée durant toutes ces années où elle tentait désespérément de se sortir la tête de l’eau. Elle a fait trois tentatives de suicide depuis 2015. Ces résidents de Baie-de-Febvre ont été témoins du véritable parcours de combattant qu’a suivi leur fille pour survivre malgré cette terrible douleur intérieure. Ils ont fait tout ce qu’ils ont pu pour la sauver. Malheureusement, elle a mis fin à ses jours le vendredi 29 mars. Le lundi précédant, elle était chez ses parents où elle a contacté Prévention suicide. Elle a parlé pendant environ heure et demie avec une intervenante. «On s’est informé si elle pouvait se rendre là-bas. Elle souffrait vraiment. Elle me disait: ‘‘Maman, je ne suis plus capable de vivre comme ça. Je ne sais plus quoi faire’’.»

Le lendemain, elle n’allait pas mieux. «Quand elle s’est réveillée, elle m’a dit: ‘‘Maman, on s’en va à l’hôpital, ça ne fonctionne plus’’.  On a fait venir l’ambulance. Elle se disait qu’en partant en ambulance, c’est sûr qu’ils allaient la garder. Elle se disait qu’ils allaient la mettre sous observation, qu’ils allaient la prendre en charge, mais ce n’est pas ce qui s’est passé. Elle a passé la nuit à l’urgence, et le lendemain matin, elle a rencontré le psychiatre. Le psychiatre lui a dit qu’elle n’était pas un cas d’hospitalisation», raconte Mme Dionne. Le médecin lui a prescrit un nouveau médicament. «Quand une personne s’en va à l’hôpital, qu’elle a fait des tentatives pour s’enlever la vie auparavant,  qu’elle est en détresse, qu’elle vient chercher de l’aide, et que tu la laisses partir, pour moi, c’est inconcevable. Ce n’est pas vrai qu’en parlant dix minutes avec une personne, tu peux savoir comment elle se sent intérieurement. On lui a prescrit une nouvelle médication qui prend peut-être effet au bout d’un mois, et on lui a dit: ‘‘Retourne chez vous’’», déplore sa mère.

Ses parents ne souhaitent pas rendre public le nom du centre hospitalier. De toute façon, ils ne croient pas que la situation aurait vraiment été différente ailleurs. 

Avant de se rendre à l’hôpital, Émilie et ses parents ont tenté de trouver un centre adapté à sa condition. «J’ai fait beaucoup d’appels avec elle partout au Québec. J’ai appelé à Montréal, j’ai appelé à Québec, je ne peux pas dire le nombre d’endroits où j’ai appelé. J’étais sur main libre avec elle à côté de moi. Les centres disaient qu’elle devait avoir un problème d’alcool, de toxicomanie ou de jeu. Il n’y avait aucun endroit pour elle, qui était capable de la prendre en charge.»

Avant qu’on lui dise de quitter l’hôpital, Mme Dionne aurait aimé que sa fille soit au moins référée à un centre pour personnes suicidaires qui puisse l’admettre sur-le-champ. «Je pense qu’un centre adapté pour elle aurait pu l’aider. Il faudrait qu’il y ait plus de ces centres pour aider les gens. Pour moi, c’est clair et net qu’elle a payé de sa vie le manque de ressources», déplore-t-elle. 

Ils ont contacté le centre d’hébergement l’Accalmie à Trois-Rivières. «Selon eux, ça allait prendre trois semaines avant qu’une place soit libre. Mais ce n’est pas dans trois semaines qu’elle avait besoin d’aide», note son père.

Ses parents se sont sentis impuissants tout le long de ce parcours qui s’est terminé tragiquement. «Tout ce temps-là, on a vécu dans l’inquiétude. Moi, je n’ai pas des connaissances en psychologie. J’ai essayé de l’aider du mieux que je le pouvais, mais ça prend quelqu’un qui est formé et qui est capable de vraiment l’aider pour lui enlever ce mal-là. »

Ils vivent maintenant avec le chagrin immense d’avoir perdu leur fille unique. Les mots qu’elle a laissés derrière elle leur font du bien. «Ça nous aide. C’est pour ça qu’on veut essayer d’améliorer le système», explique M. Houle. «On veut aider d’autres personnes parce qu’on pense que c’est ce qu’elle voulait», conclut sa mère.

La santé mentale est une priorité, selon la ministre de la Santé

Avant de mettre fin à ses jours, Émilie Houle a déploré le manque de ressources en santé mentale. Au cabinet de la ministre de la Santé, Danielle McCann, on s’est dit «très touché» par le drame, tout en réitérant la volonté du gouvernement Legault de faire de la santé mentale «une priorité».

Le cabinet de la ministre Danielle McCann a tenu à offrir ses sympathies à la famille et aux proches. «Nous sommes très touchés par ce que nous avons lu», a commenté l’attaché de presse de la ministre, Alexandre Lahaie, dans une déclaration écrite qu’il a fait parvenir au Soleil.

«Nous l’avons dit dès notre arrivée: la santé mentale est le parent pauvre de notre système de santé... C’est d’ailleurs pour cette raison que nous organisons un Forum Jeunes et santé mentale le 13 mai, à Québec. Pourquoi un forum? Parce que nous croyons que c’est une formule qui permettra d’entendre patients, parents, proches aidants, intervenants, psychiatres dans un même endroit», a expliqué M. Lahaie, précisant qu’un autre forum sur la santé mentale des adultes aura lieu cet automne.

Le forum permettra d’identifier des pistes de solution pouvant être mises en place rapidement pour améliorer les choses, en plus de «mettre le terrain pour préparer le plan d’action 2020-2025 en santé mentale», a-t-il ajouté.

Au Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de la Mauricie et du Centre-du-Québec (CIUSSS MCQ), on indique qu’on ne peut pas commenter spécifiquement le dossier d’Émilie Houle, mais on assure qu’il existe plusieurs services en santé mentale et qu’il ne faut surtout pas que les gens hésitent avant de consulter. «ll faut rappeler que les services qu’on offre actuellement et qui sont offerts dans la communauté autant par nos partenaires que par le CIUSSS font une réelle différence pour la très grande majorité des cas qui se présentent à nous», affirme Guillaume Cliche, porte-parole. Il rappelle les portes d’entrée vers les services d’aide comme le 1-866-APPELLE (277-3553) et l’info-social 811.

Les propos sont les mêmes au Centre de prévention suicide Accalmie. «Le plus beau message qu’on peut retenir, c’est que l’aide existe et qu’elle fonctionne», assure Patrice Larin, directeur général.

«Chaque cas est unique, chaque manifestation de la souffrance est unique aussi», souligne-t-il également. 

Pour ce qui est du centre d’hébergement qui est parfois complet, il soutient que dans ce cas, des services alternatifs sont présentés. «Il n’y a jamais un seul service qui est offert aux gens.»

Tant au niveau du Centre de prévention suicide qu’au CIUSSS, on mentionne que cet événement sera évalué pour déterminer s’il y a eu lieu d’améliorer les services. «On est de tout cœur avec les proches et la famille. C’est sûr qu’on va analyser tout ce qui s’est passé dans cette situation et évaluer si des pistes d’amélioration peuvent être apportées», précise M. Cliche. De plus, le coroner devrait tenir une enquête.

Vous ou vos proches avez besoin d’aide? N’hésitez pas à joindre l’Association québécoise de prévention du suicide au 1 866 APPELLE (277-3553).