La barrière linguistique permet aussi aux proxénètes d’isoler davantage les jeunes filles, faisant du Québec «une plaque tournante» de l’exploitation sexuelle des mineurs en Amérique du Nord.

Exploitation sexuelle des mineurs: les Québécoises en demande

Le fait qu’elles parlent français rend les adolescentes québécoises «exotiques», donc plus désirables aux yeux des clients de prostitution juvénile dans le reste du Canada et aux États-Unis. La barrière de la langue permet aussi aux proxénètes d’isoler davantage les jeunes filles, faisant du Québec «une plaque tournante» de l’exploitation sexuelle des mineurs en Amérique du Nord.

C’est le navrant constat qu’a fait Ian Lafrenière, lundi, au premier jour de la commission parlementaire sur l’exploitation sexuelle des mineurs, qu’il préside.

Député de la Coalition avenir Québec et adjoint parlementaire de la ministre de la Sécurité publique, l’ancien policier constate que «si la police était la réponse, on l’aurait fait bien avant. J’aurais préféré prendre ma carrière précédente pour régler ce problème-là comme policier. Ce n’est pas la réponse».

Plus que les quatre jours de consultations publiques tenues jusqu’à jeudi à l’Assemblée nationale, un comité de 15 députés venant des quatre partis a été mis sur pied depuis juin et réalisera d’autres consultations à Montréal et à Val-d’Or, cet hiver.

«Ça va être un éventail de solutions et non pas une solution simple», prévient M. Lafrenière.

Il pointe les médias sociaux comme outil de recrutement beaucoup plus large qu’auparavant pour les proxénètes. «Mon message aux adultes, aux parents : ne pensez pas que votre enfant est en sécurité parce qu’il vient d’une bonne famille, d’une bonne école, d’un bon quartier», souligne M. Lafrenière, lui-même père de deux filles de 10 et 11 ans.

Il compare l’approche d’un proxénète auprès des adolescentes à celle d’un fraudeur auprès des adultes. «On connaît tous quelqu’un qui s’est fait frauder» par téléphone, par courriel ou par les réseaux sociaux. «Ce sont de beaux parleurs et ils profitent de moments de vulnérabilité.»

Cette commission transpartisane que Lafrenière dirige avec Christine St-Pierre, du Parti libéral, Alexandre Leduc, de Québec solidaire, et Méganne Perry-Mélançon, du Parti québécois, insiste pour renverser la responsabilité dans l’utilisation de l’expression clients-abuseurs et des mots enfants et victimes pour identifier les jeunes exploités.

M. Leduc espère pour sa part trouver «comment casser la demande» des clients et «comment favoriser une sortie réussie» pour les victimes.

Hôtels, Airbnb, festivals

Parmi les pistes examinées, la commission regardera du côté de l’hôtellerie, des plateformes de partage de logis comme Airbnb, ainsi que des grands événements touristiques, pendant lesquels le tourisme sexuel augmente.

«On veut qu’ils se sentent concernés, confirme Mme St-Pierre. On ne veut pas que ces grands événements-là, ou ces organisations-là, ou l’hôtellerie, nous regardent aller dans notre commission et se disent : “Moi, je n’ai rien à voir là-dedans, c’est aux autres à s’en occuper.” On veut qu’ils fassent partie de la réflexion», insiste la députée et ancienne ministre libérale.

Elles ont été convoquées, mais aucune organisation de ces milieux ne sera présente en commission parlementaire cette semaine.

On estimait par ailleurs en 2014 que 630 lieux dans l’ensemble du Québec étaient liés à l’industrie du sexe, dont 330 établissements à Montréal. Selon un portrait dressé en 2013 par le Service du renseignement criminel du Québec, 39 % des victimes d’exploitation sexuelle étaient mineures. Le Conseil du statut de la femme avançait en 2009 que 80 % des prostituées ont commencé à marchander des services sexuels alors qu’elles étaient mineures.

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«ON N'A PAS À RÉINVENTER LA ROUE»

«Le gouvernement doit soutenir les initiatives qui existent déjà. On n’a pas à réinventer la roue», clame la directrice générale du Projet intervention prostitution Québec, qui s’exprimera mardi matin à la commission parlementaire sur l’exploitation sexuelle des mineurs.

Geneviève Quinty pilote l’organisme communautaire établi dans le quartier Saint-Sauveur, à Québec. Même après 35 ans d’existence, le Projet intervention prostitution Québec (PIPQ) doit encore puiser 70 % de son budget dans des projets ponctuels.

«La consolidation du financement est super importante», indique celle qui mettra en lumière les enjeux propres aux organismes communautaires qui viennent en aide à ces jeunes. «On est un filet social incontournable et un organisme rassembleur qui travaille avec l’Unité contre l’exploitation sexuelle des mineurs du Service de police de la Ville de Québec, les Centres jeunesse, les Centres d’aide aux victimes d’actes criminels, le Directeur des poursuites criminelles et pénales... La collaboration entre tout le monde, c’est gagnant», assure-t-elle.

Opération Scorpion

Après la retentissante Opération Scorpion de la fin 2002, la région de Québec a dû innover dans le dossier de la prostitution juvénile. Une table de concertation a été créée avec organismes, police, centres jeunesse et, par la suite, commissions scolaires. Depuis 2007-2008, plus d’un millier d’intervenants ont été formés.

Surtout composé de travailleurs de rue et de milieu, le PIPQ a d’importants besoins en service de pointe lié aux traumatismes sexuels. «Les gens qu’on rencontre sont souvent en post-trauma. Les travailleurs de rue, on est des généralistes. On a reçu une formation de trois jours, mais ça ne fait pas de nous des spécialistes. On s’efforce de soulager les symptômes en attendant les services spécialisés, mais justement, on est beaucoup dans le “en attendant”», explique Mme Quinty.

L’anthropologue Rose Dufour sera quant à elle entendue en après-midi. La fondatrice de la Maison de Marthe, lieu d’accueil aussi logé dans Saint-Sauveur s’adressant aux femmes voulant se sortir de la prostitution, compte étaler «l’aboutissement de 19 ans de recherche sur le terrain avec les femmes».

«Tout le monde croit connaître la prostitution, qui existe depuis 500 ans avant Jésus Christ, mais c’est une erreur grave qui fait partie du problème, croit Mme Dufour. La prostitution actuelle n’a presque plus rien à voir avec ce que c’était avant. C’est devenu une industrie! Même plusieurs professionnels sont ignorants de la réalité», avance celle qui a quitté la Maison de Marthe en 2017 et qui poursuit ses recherches en solo.