Nathan Tabue Teukam, Anne Roy, Lorick Breton et Helliot Francoeur ont écouté attentivement Nicolas Dubé Mercier, joueur de rugby du Vert & Or. Il était accompagné de Jérémie Lardi initiateur du projet.

Joueurs de rugby et raconteurs d’histoires

Mercredi matin dans une classe de première année. De grands gaillards font leur entrée, illuminant instantanément le visage des enfants assis bien sagement dans un coin. On dirait jour de fête dans cette classe de Notre-Dame-du-Rosaire, mais l’heure est à la lecture. Ce sont des joueurs de rugby du Vert & Or de l’Université de Sherbrooke qui viennent à la rencontre des élèves pour raconter des histoires.

Seule la mascotte Sherlo réussit à voler la vedette aux jeunes athlètes, plusieurs enfants se précipitant pour avoir un câlin. « Ça, c’est la vedette de la journée », lance un des joueurs. 

Rapidement, la classe s’organise en petits groupes de lecture. Dans un coin, Nicolas Bourque présente aux enfants trois livres : On dit du loup, Léo la tornade et Dépareillés. Les enfants choisissent d’abord Léo la tornade. Au fil des pages, Nicolas en profite pour demander le sens de certains mots. Gaétan et Ephraim écoutent attentivement, leur tête appuyée sur leur main.

L’initiative a vu le jour grâce à Jérémie Lardi, un finissant au baccalauréat en enseignement préscolaire et primaire et joueur de rugby du Vert & Or.

Au départ, le jeune père de famille allait à la bibliothèque pour choisir un éventail de livres, sélectionnés en fonction d’une panoplie de sujets abordés en classe : la différence, la Saint-Valentin, etc. Puis, grâce à une bourse obtenue auprès de son association étudiante, il s’est constitué une banque de livres qui a simplifié sa logistique.

« On fabrique des cercles de lecture autour de certaines thématiques, par exemple sur l’amitié, la Saint-Valentin, aujourd’hui c’est l’acceptation, la différence. On prend 10-12 albums qu’on amène dans la classe, on fait la lecture aux jeunes pour les amener à parler de ces différentes thématiques, explique Jérémie. Ce qu’on veut, c’est de leur donner l’occasion de faire la lecture avec nous, d’être des bons modèles pour eux, et s’ils peuvent avoir du plaisir, c’est mission accomplie. »

Nicolas Bourque a lu <em>Léo la tornade</em> à des élèves de première année, mercredi dernier, à l’école Notre-Dame-du-Rosaire. Le joueur du Vert & Or avait toute l’attention des enfants.

De l’importance du modèle

Depuis qu’il a créé ce cercle de lecture, près de 200 élèves ont pu tourner des pages avec les « gars » du Vert & Or. Les joueurs en profitent aussi pour faire découvrir leur sport. Plusieurs sont de futurs enseignants, mais d’autres étudient en politique ou en ingénierie, par exemple. « Au début du projet, je me disais que si on rencontrait 100 enfants, ce serait incroyable! On est rendu au double et on n’a pas encore terminé », se réjouit le responsable de l’initiative, qui a fait un stage à l’école Notre-Dame-du-Rosaire.

Le club de lecture a pu voir le jour avec la campagne de sociofinancement du Vert & Or, dont l’un des objectifs est de redonner à la communauté, souligne Francis Raschella-Lefebvre, entraîneur-chef de rugby masculin du Vert & Or.

« C’est un projet que je caressais depuis un bout. La lecture, c’est très important pour moi. J’ai eu la chance de faire mon stage ici (dans la classe visitée à Notre-Dame-du-Rosaire) et j’ai vu en première année à quel point c’était important pour les élèves d’avoir plusieurs occasions de lire des livres. Je voulais créer ces occasions et en faire plus. À la suite de ma carrière de football, j’ai découvert le rugby et j’ai commencé à jouer à l’université », raconte Jérémie.

De fil en aiguille, l’étudiant a réussi à impliquer ses coéquipiers. Une quinzaine de joueurs ont participé jusqu’ici, au cours de huit ou neuf activités différentes. D’autres cercles sont prévus dans les prochaines semaines.

Quelle est l’importance d’un modèle de lecteur masculin? « C’est sûr que je trouve ça important, mais à la base, ce qui est important, c’est le modèle de lecture tout court. Les élèves ont besoin de se faire lire des livres. La lecture, c’est tellement important! » 

La classe de Marlyn Grant laisse entrevoir l’amour de l’enseignante pour les bouquins : tout au fond de la classe, des bibliothèques sont remplies de livres. L’enseignante leur fait la part belle de façon quotidienne. « La lecture, c’est le moment le plus chouette de la journée! C’est là où ils sont le plus présents, ils aiment ça se faire lire une histoire. »

L’enseignante apprécie que les enfants puissent avoir d’autres modèles de lecteurs que leurs parents et leur enseignante.  

« Je pense qu’ils sont un bon modèle, surtout pour les garçons, malgré que les filles aiment ça aussi. Mais ça impressionne peut-être plus les garçons, parce que c’est vrai qu’il y a plus de femmes en enseignement. Les modèles sont souvent féminins. C’est la première fois que j’ai un stagiaire garçon et ça fait une différence vraiment sur la dynamique et l’énergie... », commente Mme Grant. Pour la petite Romy Blais, la lecture, c’est cool, surtout parce que « c’est l’équipe de rugby de Jérémie ». La fillette de six ans était bien enthousiaste à l’idée de se faire raconter des histoires. Romy a un faible pour La tribu qui pue de Marianne Dubuc. Chez elle, le réflexe de tourner les pages est déjà bien installé. « Chez moi, le soir, je lis un livre, et je lis souvent La tribu qui pue! »

L’importance des modèles lecteurs

L’initiative du Vert & Or met en lumière l’importance des modèles de lecteurs auprès des enfants, notamment les petits garçons. Quelle est l’importance d’avoir des modèles masculins comme lecteurs? La Tribune a posé la question à Julie Myre Bisaillon, professeure à l’Université de Sherbrooke.

Julie Myre Bisaillon, professeure à l’Université de Sherbrooke : « C’est important pour les garçons d’avoir des modèles masculins, mais plus largement d’avoir des modèles diversifiés. »

« L’important c’est d’avoir des modèles diversifiés, de constater pour nos jeunes garçons que la lecture n’est pas “réservée” aux filles, que ce n’est pas une activité de fille même si traditionnellement, on est un peu pris avec ça, comme si les filles étaient plus attirées que les garçons par la lecture. Peut-être aussi qu’il y a de plus en plus une littérature intéressante pour les garçons. On a beaucoup travaillé dans les dernières années à démocratiser la lecture. Donc oui c’est important pour les garçons d’avoir des modèles masculins, mais plus largement d’avoir des modèles diversifiés », répond Mme Myre Bisaillon, spécialiste de l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. 

Une recherche-action menée auprès des garçons de milieux défavorisés et publiée en 2009 montrait que la lecture est vue comme une activité réservée aux filles. « À la maison, les mères font plus souvent la lecture que les pères. Dans les centres de la petite enfance, on trouve majoritairement des éducatrices et peu d’éducateurs. Les modèles de lecture sont donc généralement des lectrices », pouvait-on lire. 

« Ça demeure un défi »

Est-ce que cela demeure un défi encore aujourd’hui? La professeure estime que l’on est encore « un peu pris avec cette image-là et que ça demeure un défi », mais Julie Myre Bisaillon revient à la charge en disant que l’on a beaucoup travaillé à démocratiser la lecture. Elle estime qu’il faudrait plus largement défaire les stéréotypes liés aux modèles masculins et féminins au-delà de la lecture. « Je pense que la littérature s’est aussi davantage développée pour répondre aux intérêts des garçons, ce qui est donc très bénéfique pour en faire une activité moins réservée aux filles en apparences. »

La lecture s’avère cruciale dans le parcours scolaire des élèves. « La lecture est rapidement partout à l’école, nécessaire dans toutes les disciplines scolaires, et en quatrième année, les textes deviennent plus complexes. De bonnes habilités en lecture contribuent au développement scolaire, social, individuel et professionnel de chaque individu. Certaines études indiquent aussi un lien significatif entre une population alphabétisée et une population en santé », souligne Mme Myre Bisaillon.

Par ailleurs, une recherche de l’Université de Moncton sur un cercle de lecture au sein d’une équipe de hockey a permis de faire ressortir des résultats concluants auprès des garçons. Les résultats montrent que la participation au cercle de lecture a favorisé la motivation des jeunes hockeyeurs à lire. 

Le projet avait suscité l’intérêt de la chercheuse Manon Francoeur pour sa thèse doctorale, qui a été publiée en 2015. Le Réseau d’information pour la réussite éducative (RIRE) avait rapporté quelques faits saillants du projet « Lire, ça compte! » dans le cadre duquel des cercles de lecture se tenaient une fois par semaine. Les jeunes hockeyeurs avaient accès à une dizaine de livres, sélectionnés par la chercheuse et l’entraîneur. Les garçons choisissaient le livre de leur choix et le lisaient individuellement à la maison. En groupe, ils échangeaient sur le sujet. « Fait intéressant : les garçons qui montraient habituellement peu de motivation à lire ont participé avec enthousiasme à l’expérience. L’influence de l’entraîneur serait un facteur clé de l’engagement des jeunes dans le projet », rapporte le RIRE.