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Serge Denis
La Tribune
Serge Denis
Karine Prémont : « Avec son expérience, sa personnalité, sa notoriété et son style, il [Joe Biden] offre un contraste avec son prédecesseur qui donne l’impression que c’est l’homme qu’il faut à ce moment-ci de l’histoire des États-Unis ».
Karine Prémont : « Avec son expérience, sa personnalité, sa notoriété et son style, il [Joe Biden] offre un contraste avec son prédecesseur qui donne l’impression que c’est l’homme qu’il faut à ce moment-ci de l’histoire des États-Unis ».

Joe Biden : l'homme de la situation?

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Le démocrate Joe Biden est devenu le 46e président des États-Unis le 20 janvier. À 78 ans, l’ancien vice-président de Barack Obama tout au long de ses deux mandats à la Maison-Blanche est le plus vieux président à accéder à ce poste. Il hérite d’un pays divisé par des tensions raciales, une crise de confiance envers les institutions, une pandémie de COVID-19 et une crise économique exacerbées par son prédécesseur républicain, Donald Trump, qui ne reconnaît toujours pas sa défaite. Spécialiste de la politique étatsunienne, la professeure Karine Prémont n’a rien manqué des événements des derniers mois, de la course à l’investiture démocrate à l’assermentation du président. Elle estime que le nouveau locataire de la Maison-Blanche est l’homme de la situation pour redonner le lustre perdu au cours du tumultueux mandat de Trump, qui a culminé avec l’assaut du Capitole par ses partisans, le 6 janvier.

Q Joe Biden est-il la personne qu’il faut pour redresser la barre aux États-Unis?

R C’est la perception que de nombreuses personnes partagent. Il faudra attendre un peu pour savoir si cette perception est juste, mais pour la plupart des Américains, les démocrates assurément, il est le mieux placé pour résorber les crises simultanées qui secouent le pays. Avec son expérience, sa personnalité, sa notoriété et son style, il offre un contraste avec son prédecesseur qui donne l’impression que c’est l’homme qu’il faut à ce moment-ci de l’histoire des États-Unis. Ce n’est pas une seule personne qui peut régler tous les problèmes, mais il a les qualités requises pour rassembler les gens qu’il faut autour de ses idées. 

Je remarque que le niveau de confiance envers M. Biden est élevé chez les Américains. Même chez les républicains plus modérés (j’exclus les fidèles partisans de Trump), on lui reconnaît les qualités de chef d’État, sa capacité à faire des compromis, de construire sur des consensus. 

Q  Pour un politicien de carrière, il ne semble pas avoir de projet porteur, une vision de ce que devraient être les États-Unis.

R C’est peut-être pour ça qu’il fait consensus. Il n’arrive pas avec une idée précise qui risquerait de polariser les Américains. Le fait de se présenter davantage avec un tempérament plutôt qu’un projet politique, je crois que ça peut militer en sa faveur auprès de l’électorat, à le faire accepter plus facilement par ses adversaires. Ça peut l’aider à faire passer ses idées. Alors que s’il était arrivé avec un projet spécifique, ça aurait pu créer des divisions d’entrée de jeu. 

En même temps, même s’il ne porte pas un programme précis, il ramène les gens aux années de Barack Obama. Il aura déjà fort à faire pour effacer les traces de Trump et ramener le pays à une certaine normalité. On le voit depuis son assermentation, Biden signe de nombreux décrets pour refermer tranquillement la parenthèse Trump. C’est un signal très clair d’un changement de régime. Son projet est de recréer un climat de collaboration entre les partis, d’apaiser les tensions. 

Q  Comment s’y prend-on pour réparer un pays à ce point abîmé?

R D’abord en étant le moins controversé et le moins polarisant possible. En faisant des concessions, en tendant la main à l’adversaire. Car pour faire adopter des politiques aux États-Unis, il faut danser le tango avec le Congrès. On verra si le Congrès suivra le pas. Ce qui aide Biden, ce sont les deux victoires en Georgie qui lui donnent la majorité au Sénat. Mais il n’a pas une majorité des deux tiers requise pour certains votes importants. 

Mais là le pays est dans une situation d’urgence. Il y a du monde qui meurt de la COVID, il y a des gens qui ne mangent pas, des gens qui souffrent, etc. Alors il y a une urgence à adopter un plan de relance très rapidement pour sortir de la crise. Il faut sortir la tête hors de l’eau. La pandémie a plongé le pays dans une crise économique difficile pour énormément de monde. C’est le pays développé sur lequel la pandémie a frappé le plus fort alors qu’il a toutes les ressources pour en venir à bout. 

Q Il devra d’abord recréer une confiance envers les institutions démocratiques.

R Oui et ça ne sera pas une mince tâche. Il faut dire que le Congrès n’a jamais eu la cote auprès des Américains. Quand on sonde le niveau de confiance envers cette institution, elle ne récolte que 13 ou 14 pour cent. Même chose pour les médias, la présidence et la Cour suprême, dont la confiance a diminué considérablement ces dernières années. Encore aujourd’hui, ce sont l’armée et les entreprises qui bénéficient le plus de la confiance des Américains. 

Pour redorer le blason des institutions, le défi sera de faire avancer des projets de loi qui aideront concrètement les Américains, mais chaque fois à coups de compromis. Quand les gens réaliseront que c’est la collaboration entre la présidence et le congrès qui permet ces avancées, la confiance devrait revenir tranquillement. Ça ne se fera pas en un an, pas même en un mandat, mais il faudra au moins envoyer des signes encourageants aux citoyens. 

Karine Prémont, professeure à l'École de politique appliquée de l'Université de Sherbrooke et directrice adjointe de l'Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM

Q   Parmi les institutions, on a l’impression que l’armée, les forces policières et la Cour suprême sont moins acquises au nouveau président. Est-ce qu’elles pourraient lui nuire dans ses efforts de redressement?

R Ça serait très surprenant. On a vu l’armée affirmer son soutien en la démocratie même avant la tentative d’insurrection du 6 janvier. L’Armée américaine n’est pas une menace pour Joe Biden, c’est très clair. Pour les forces policières, ça dépendra des États et des Villes qui les dirigent, et ça dépendra des réformes qu’il voudra instaurer. Mais je ne crois pas qu’il faut craindre des dérapages de leur part. 

Du côté de la Cour suprême, on l’a vu dans le passé, les juges conservateurs ont invalidé plusieurs mesures adoptées sous Trump. Une fois nommés, ils sont attachés à la Constitution et s’en tiennent à l’interprétation des lois. Leur attachement à ceux qui les ont nommés n’a jamais été démontré. 

Q   Kamala Harris est devenue la première femme et la première Afrodescendante à accéder à la vice-présidence. Au-delà des symboles, qu’apportera-t-elle à ce nouveau gouvernement?

R D’abord, c’est important de mentionner qu’elle est davantage qu’un symbole. On peut s’attendre à ce qu’elle occupe une plus grande place que ses prédécesseurs parce qu’il y a de fortes probabilités qu’elle succède à M. Biden. Elle a de l’expérience, de l’ambition et c’est une pragmatique. 

On l’a vu dans l’histoire : les vice-présidents qui sont devenus présidents ont eu tendance à suivre les traces de leur président. Comme Joe Biden a eu la chance d’avoir un président qui lui a donné beaucoup de responsabilités, je suis tentée de croire 

qu’il reproduira ce modèle. Je m’attends à une vice-présidence très active. Depuis quelques décennies, la vice-présidence prend de l’importance. La réalité, c’est qu’il y a trop de travail à accomplir à la présidence pour le confier à une seule personne. C’est devenu extrêmement complexe et ça prend quelqu’un à qui déléguer des dossiers importants. 

Q  Quels pourraient être les mandats confiés à Kamala Harris?

R C’est difficile à dire pour l’instant. Ça peut être un piège de recevoir des mandats du président. Si on se fait confier des dossiers difficiles et que les choses ne se passent pas bien, il faut vivre avec. Quand une personne aspire à devenir présidente, c’est plus embêtant. On peut penser que M. Biden lui demandera des conseils pour les questions concernant la police ou les tensions raciales, comme elle a été procureure générale de la Californie. Je pense qu’elle aura son mot à dire à peu près sur tous les dossiers. 

Q  Le président Trump s’intéressait très peu aux affaires étrangères. Est-ce que l’arrivée de Joe Biden annonce le retour des États-Unis comme le leader mondial?

R C’est difficile de penser que le pays reprendra où il a laissé il y a quatre ans. Pas seulement à cause de la présidence de Trump, mais surtout en raison des événements du 6 janvier. Ça devient plus périlleux de se présenter comme le grand défenseur de la démocratie quand une bande de voyous réussit à s’emparer du Congrès. Cet événement aura un impact à long terme sur l’image des États-Unis dans le monde. Le pays devra d’abord panser ses plaies avant de retrouver son rôle de leader dans le monde. 

En même temps, il faudra reprendre contact avec les pays alliés et regagner sa place dans les institutions internationales. Mais ça sera très difficile en raison des torts causés par Donald Trump au cours des dernières années.   

Q  On peut penser que les chefs d’État des autres pays seront heureux d’accueillir un président plus conciliant. 

R C’est certain. Mais en même temps, les institutions multilatérales ont continué à fonctionner malgré le manque d’intérêt des États-Unis. Ce repli des États-Unis a laissé plus de place à la Chine, à la Russie et à la Corée du Nord, notamment. Ces pays ne se tasseront pas pour le plaisir de faire plus de place aux États-Unis. 

Q  Peut-on s’attendre à un pays plus actif sur le plan militaire?

R Déjà Obama avait clairement énoncé que la solution militaire ne répondait pas à tous les problèmes. Après lui, Trump avait plutôt tendance à ramener ses troupes à la maison, parfois avec des conséquences désastreuses pour les populations qu’elles protégeaient. Mais au moins, ce n’était pas un président s’en-va-t-en-guerre. Il nous aura épargné ça! Ceci dit, je ne crois pas que le nouveau président pourra redéployer ses forces comme on l’a vu dans le passé. Il pourrait venir en support à des alliés, mais c’est tout. Mais je ne crois pas que ça fasse partie de ses priorités. 

Q  Et pour le Canada, est-ce que le changement est une aussi bonne nouvelle qu’on serait tenté de le croire?

R Traditionnellement, les présidents démocrates ont tendance à se montrer plus protectionnistes que les républicains. Alors il ne faut pas s’attendre à un revirement majeur de ce côté. Mais M. Biden a réservé son premier appel au premier ministre canadien, comme c’était la tradition. Mais au-delà des enjeux économiques, il est très important de regarder la qualité des relations personnelles entre les deux chefs d’État. Si elles sont basées sur la confiance, on peut généralement surmonter la plupart des écueils. Alors que si on ne s’entend pas bien, le moindre différend prend des proportions beaucoup plus grandes qui remettent en question les traités. Je pense que M. Biden aura à cœur de bien s’entendre avec le Canada, mais il devra d’abord se concentrer sur la relance de sa propre économie. 

Repères

  • Karine Prémont
  • 47 ans
  • Originaire de Granby
  • Professeure agrégée
  • Responsable des programmes de 2e cycle
  • Directrice adjointe de l’Observatoire sur les États-Unis, Chaire Raoul-Dandurand (UQAM)
  • Professeure chercheure au sein du Groupe recherche en communication politique (GRCP)
  • Champs de spécialisation : processus décisionnel en politique étrangère des États-Unis, institutions politiques des États-Unis, processus électoral aux États-Unis, médias et relations internationales