Mickaël Bergeron
La Tribune
Mickaël Bergeron
Internet est aujourd’hui un service essentiel comme l’électricité et comme il n’y a pas si longtemps la ligne téléphonique.
Internet est aujourd’hui un service essentiel comme l’électricité et comme il n’y a pas si longtemps la ligne téléphonique.

Internet n’est pas un luxe

CHRONIQUE / Internet est aujourd’hui un service essentiel comme l’électricité et comme il n’y a pas si longtemps la ligne téléphonique. Ce serait impensable d’imaginer un village débranché du réseau électrique. Pourtant, il y a plusieurs communautés rurales, et même des quartiers en centres urbains, qui ne sont pas connectés au réseau Internet.

Je me souviens avoir acheté mon premier ordinateur en 2000 grâce au programme « Branchez les familles sur Internet ». Le gouvernement, via son « Secrétariat à l’autoroute de l’information », avait créé des subventions pour permettre aux familles à revenu modeste d’acquérir un ordinateur et de se connecter à Internet. Un 500 $ qui m’avait aidé à acheter un Pentium 3. À l’époque, c’était une bombe! Aujourd’hui, je pense que mon téléphone intelligent est plus performant que ne l’était cette grosse tour beige. 

C’est avec cet ordinateur, du haut de mes 17 ans, que j’ai commencé mes premières recherches en ligne sur la Toile du Québec, que j’ai ouvert mon premier courriel sur Caramail, que j’ai créé des amitiés sur mIRC et ICQ, que j’ai appris à coder du HTML et que j’ai téléchargé mes premiers mp3 avec Napster. Ce programme qui devait « favoriser l’accès à l’autoroute de l’information et son développement » a été un succès, je connais plusieurs personnes qui ont eu accès à leur premier ordinateur avec cet aide de l’État.  

Tout de même intéressant, ou troublant, de constater qu’il y avait un secrétariat dédié à Internet 2000, lorsque c’était encore en pleine évolution, et qu’aujourd’hui, alors que plusieurs infrastructures reposent sur Internet, ce dossier peut passer des Communications à l’Économie à la Transition numérique, si ce n’est pas balayé vers le fédéral.

Je mentionnais hier que les 5 à 7 virtuels avaient perdus de leur effet, mais en oubliant de souligner que pouvoir discuter avec ses proches en ligne, en visioconférence, demeure un baume en confinement. C’est d’autant plus vrai quand les proches ne vivent pas dans la même ville. Mais lorsque même le plan b n’est pas une option, parce que le réseau Internet n’existe pas dans ton coin de pays, tu te sens seul. Un peu comme Tom Hanks sur son île déserte dans Cast Away. 

Si vous en doutez, je vous invite à lire le témoignage du Milanois Mario Roy dans un texte de mon collègue Simon Roberge.

Le printemps dernier, lorsque l’école est passée des classes à la maison, on a vu ces histoires d’étudiants et étudiantes qui utilisaient les Wi-Fi des restaurants ou des cafés, parfois assis dans les stationnements, afin de poursuivre leurs cours. Une réalité encore d’actualité cet automne. 

Parce que le service Internet est parfois trop cher pour certains ménages ou parce que le réseau est insuffisant ou inexistant dans tel quartier, tel village ou tel fond de rang. C’est aussi vrai à Montréal qu’à Sherbrooke ou à Milan.

Comment et pourquoi en sommes-nous encore là en 2020? Internet est devenu un outil de base pour le travail, pour l’école, pour les relations sociales, pour les services publics. Une population qui n’a pas un accès à Internet est une population de seconde zone, une population limitée dans ses opportunités professionnelles, mais aussi dans son action citoyenne.

Autant les gouvernements que les entreprises privées nous invitent à utiliser les services en ligne dès qu’on essaie de communiquer avec le service à la clientèle. De quoi faire grincer des dents les citoyennes et les citoyens qui n’ont pas cette option.

Petit retour en arrière

En 1943, le ministre Wilfrid Hamel vendait aux autres députés la création d’Hydro-Québec avec ces mots : « De nos jours, l’électricité est presque une nécessité de la vie. Elle rendra plus agréable et plus humaine la vie des cultivateurs et colons qui en bénéficieront. Le rendement des fermes sera accru, les labeurs du paysan deviendront moins pénibles, les travaux domestiques plus faciles aux mères de famille nombreuse. Ils pourront jouir des avantages de la radio, par exemple, qui est devenue un journal parlé et une distraction à la portée de tous. […] Par conséquent, certaines régions paraîtront moins éloignées du fait que leur population aura à tout instant du jour un lien avec les centres urbains. Non seulement l’électricité rurale aura un effet moral excellent chez nos cultivateurs, mais en plus elle amènera sans doute avec elle des industries qui en ont besoin pour s’installer à certains endroits reculés. »

Il me semble qu’on pourrait sensiblement avoir le même discours et remplacer l’électricité par Internet. L’accès au Web rend plus agréable la vie de tout le monde, augmente le rendement des petites et grandes entreprises et des travailleurs autonomes, participe à l’essor des communautés, facilite l’éducation des enfants, donne accès aux services gouvernementaux et privés, permet de jouir des avantages des plateformes de diffusion numérique, lieux incontournables de l’information et du divertissement, rapproche les communautés, aide à briser l’isolement dans les endroits reculés. 

Ça fait des années que le gouvernement compte sur les entreprises privées pour brancher tous les coins du Québec et visiblement, cette stratégie ne fonctionne pas. Malgré les subventions, les branchements tardent et ne se font même jamais dans certains cas. Et lorsque ça bouge, la clientèle est souvent coincée avec un seul choix aux options décevantes ou onéreuses. 

Les coins qui s’en sortent le mieux sont souvent les communautés qui ont créé des coopératives et qui ont décidé d’arrêter d’attendre après les fournisseurs ou le gouvernement. Encore une fois, ce n’est pas sans rappeler la situation de l’électrification du Québec avant la création de la société d’État. Le gouvernement Godbout n’avait plus confiance envers les entreprises qui considéraient que tel ou tel rang n’était pas assez rentable pour y étendre son réseau électrique. Si Duplessis a par la suite freiné le déploiement d‘Hydro-Québec, René Lévesque l’a relancé sous le gouvernement Lesage avec le succès qu’on connait.

Vous me voyez venir. Je ne sais pas si la nationalisation d’Internet est la meilleure option, mais le Québec est mûr pour la mise en place d’une infrastructure publique et d’une stratégie nationale pour enfin s’assurer que tous les ménages aient accès au Web. Cessons d’attendre après les entreprises privées, cessons de laisser des citoyens et des citoyennes de côté, cessons d’accepter que des étudiants et des étudiantes doivent squatter le Wi-Fi d’un commerce pour étudier.

Hydro-Québec a propulsé le Québec dans l’économie moderne du 20e siècle, l’économie et la vie citoyenne du 21e ne peut se faire sans Internet. Qu’est-ce qu’on attend?