Après 18 ans de silence, Jean-Damascène Hakizimana et son amie d'enfance Delphine se sont retrouvés et ont convolés en juste noce.

Il retrouve sa famille... et l'amour

«Il faut laisser le passé derrière soi et regarder vers l'avant.»
Grâce à l'aide de Sylvie Champagne, coordonnatrice à l'accueil du Service d'aide aux Néo-canadiens de Sherbrooke, et d'Isabelle Marin, responsable du programme de rétablissement des liens familiaux de la Croix-Rouge, Jean-Damascène Hakizimana a retrouvé sa famille dont il était sans nouvelle depuis 18 ans.
À seulement 29 ans, Jean-Damascène Hakizimana a déjà bien assez de vécu pour prononcer ces mots avec sagesse.
Né au Rwanda, le Sherbrookois d'adoption a été séparé de sa famille pendant 18 longues années à cause du génocide de 1994 qui causa la mort de quelque 800 000 Rwandais et la fuite de 4 millions d'habitants vers d'autres pays.
Malgré les années écoulées et la probabilité que ses proches aient été décimés depuis longtemps, Jean-Damascène a cependant toujours gardé espoir: un jour, il allait les revoir.
Et il avait raison.
Seul à 10 ans
L'histoire débute en 1996 alors que la famille de Jean-Damascène est forcée de se réfugier en République démocratique du Congo (RDC) à cause des tensions toujours vives entre les Tutsis et les Hutus.
Un an plus tard, les 10 membres de la famille doivent fuir la région de nouveau. Dans le chaos de la fuite, la famille est séparée. Jean-Damascène qui n'a que 10 ans est trouvé par un soldat qui le conduit dans un orphelinat en RDC. Peu de temps après, le jeune garçon est renvoyé dans un camp de réfugiés, sans avoir la moindre idée de ce qui est arrivé à ses parents et ses sept frères et soeurs.
«Je ne savais pas s'ils étaient vivants ou morts, s'ils étaient ensemble ou non et dans quel pays ils se trouvaient», témoigne le jeune homme, en entrevue avec La Tribune.
En juin 2013, le Rwandais dorénavant âgé de 26 ans débarque à Sherbrooke avec un groupe de 30 jeunes adultes rwandais et orphelins. Il est pris en charge par Sylvie Champagne, coordonnatrice à l'accueil du Service d'aide aux Néo-canadiens de Sherbrooke. Par l'entremise de Mme Champagne, Jean-Damascène prend contact avec la Croix-Rouge canadienne et fait une demande au programme de rétablissement des liens familiaux [voir autre texte].
«Dix membres d'une même famille ne peuvent pas tous disparaître», lance-t-il simplement.
La Croix-Rouge canadienne entreprend des recherches en ciblant sept pays où il est possible de retrouver les proches de Jean-Damascène.
Les mois passent et les recherches demeurent vaines.
Puis, après deux ans de recherche et d'attente, vint enfin le moment où l'espoir de Jean-Damascène se transforma en réalité : sa mère ainsi que deux de ses frères et trois de ses soeurs sont toujours en vie, lui annonce la Croix-Rouge, et ils se trouvent dans le district de Nyamagabe, au Rwanda.
«C'est toi, c'est toi»
Un message de la mère et d'un frère, ainsi que deux photos, lui sont remis lors de la grande annonce.
«C'était une immense joie. Je les ai tous reconnus malgré les années. Il y avait un numéro de téléphone dans le message et j'ai immédiatement pris le téléphone pour appeler maman», explique-t-il avec émotion.
«Elle disait: "c'est toi, c'est toi !". Elle ne savait pas si j'étais encore en vie», se remémore Jean-Damascène.
Deux ans après les retrouvailles, le jeune homme prend l'avion pour l'Ouganda afin de retrouver ses proches - son statut de réfugié lui interdit de retourner au Rwanda sous peine de le perdre.
«Quand j'ai vu ma mère, on s'est pris dans nos bras pendant de longues minutes et on a pleuré», raconte-t-il en rigolant.
L'ainé ainsi qu'une soeur sont également venus à sa rencontre.
«Les autres n'ont pas les papiers nécessaires pour traverser la frontière», explique Jean-Damascène. Il garde néanmoins contact avec eux via Internet ou par téléphone.
Une famille... et un mariage
Déjà incroyable, l'histoire de Jean-Damascène ne s'arrête pas là. Non seulement a-t-il retrouvé sa famille dans son pays d'origine, mais il y a également trouvé l'amour.
«Dans une conversation, ma mère m'a informé que Delphine, une amie d'enfance, vivait toujours près de chez elle», avoue-t-il timidement.
Les deux jeunes adultes ont repris contact après 18 ans de silence, échangé de longs messages pendant plusieurs mois... et convolés en juste noce lors du voyage de Jean-Damascène en Ouganda.
«C'était deux fêtes en même temps: mon mariage et mes retrouvailles avec ma famille.»
«Un des plus beaux jours de ma vie», poursuit-il avec un magnifique sourire.
Et maintenant, de retour à Sherbrooke, que vous réserve la vie Jean-Damascène? «On ne sait jamais ce que la vie nous réserve. Mais il faut regarder en avant», conclut-il simplement dans toute sa sagesse.
La Croix-Rouge au service des familles déchirées
L'histoire de Jean-Damascène Hakizimana est loin d'être unique. Les familles déchirées par la guerre, les catastrophes naturelles ou la migration se comptent par millions. Heureusement, il y a le programme de rétablissement des liens familiaux de la Croix-Rouge qui vient en aide aux personnes à la recherche d'un proche disparu.
«C'est un programme qui est issu des conflits. Après une guerre, il y a énormément de besoins de rétablissement de liens familiaux et nous sommes là pour aider», explique Isabelle Marin, responsable du programme.
«Avec les médias sociaux, les besoins sont moins grands qu'avant. Par contre, les cas que l'on traite sont extrêmement complexes. Les gens ont souvent déjà cherché à travers les médias sociaux et leur communauté et quand ils n'ont plus aucun recours, ils viennent vers nous», poursuit-elle.
La Croix-Rouge mise entre autres sur un service de messages pour rechercher une personne dans un pays où les communications sont difficiles.
«Grâce à ce service, on peut transmettre des messages et annexer des photos à quelqu'un qui n'a pas de service postal ni de téléphone. Par exemple si on recherche une personne au Rwanda, ce sont les bénévoles de la Croix-Rouge dans ce pays qui vont aller directement dans les communautés pour chercher une personne et transmettre ledit message», souligne Mme Marin.
Ces recherches de longue haleine durent généralement plusieurs années. La Croix-Rouge commence par identifier le pays où il y a eu séparation, puis agrandit le territoire de recherche selon les possibilités de déplacement.
«C'est toujours complexe, mais dans certains cas, on a de très belles histoires comme celle de Jean-Damascène», rappelle Mme Marin.
Le programme de rétablissement des liens familiaux de la Croix-Rouge compte 300 dossiers actifs au Canada.