Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Le 8 septembre est la journée internationale de l’alphabétisation.
Le 8 septembre est la journée internationale de l’alphabétisation.

Il n’est jamais trop tard pour apprendre

CHRONIQUE / On s’était donné rendez-vous dans un petit local dans une bibliothèque, je ne savais rien de lui à part qu’il partait de loin, qu’il avait dû recommencer sa vie de zéro.

Ou presque.

Il est arrivé à l’heure dite, en clopinant. J’avais la jeune vingtaine, lui la cinquantaine je dirais, je n’ai jamais su son âge. Il avait lâché l’école tôt pour aller travailler jeune, avait été embauché dans une usine où il faisait un bon salaire, où il travaillait avec de la grosse machinerie.

Il s’était fait la vie dont il avait toujours rêvé, une femme, deux enfants, une maison, une familiale.

Puis un jour, une machine est tombée sur lui.

Il était parti de chez lui le matin en disant «à ce soir», il n’y a jamais remis les pieds. Il a été conduit d’urgence à l’hôpital où il a passé quelques mois dans le coma, où personne ne pouvait dire comment il s’en sortirait. S’il s’en sortirait, même. Il s’en est sorti vivant, mais tout juste, il ne savait plus marcher, ni parler, ni manger. 

Quelques années ont passé, il a réappris tranquillement mais il a gardé des séquelles, une jambe paresseuse et une langue qui s’enfargeait dans les mots. Il n’était plus le même homme qu’avant, il me disait qu’il comprenait sa femme d’être partie avec les enfants. Et la familiale. 

Il n’a jamais pu retourner à l’usine.

Il s’est mis à regarder les offres d’emplois, les formations qui l’intéressaient, mais il n’a postulé nulle part.

Il n’avait que sa septième année.

On demandait un secondaire 5 partout, il avait lâché l’école pour faire de l’argent et voilà qu’il payait pour. Qu’à cela ne tienne, il a trouvé un cours qu’il voulait suivre dans un collège de Montréal et a décidé qu’il y arriverait, il s’est inscrit au Collège Frontière, qui fait de l’alphabétisation.

Et c’est là que je suis entrée dans sa vie.

J’étudiais à l’Université Laval, le Collège Frontière recrutait des bénévoles, j’ai donné mon nom et on m’a jumelée avec lui.

Il est arrivé à la bibliothèque avec sa canne et un sac rempli de manuels scolaires, m’a expliqué qu’il se donnait deux ans pour décrocher son diplôme, m’a dit qu’il partait de très loin, mais qu’il était prêt à faire les efforts qu’il faut pour réussir. 

Puis, nous nous sommes mis au boulot.

On se voyait deux heures presque tous les samedis, toujours au même endroit, je lui donnais des «devoirs» à faire pendant la semaine et on les corrigeait ensemble. J’ai dû trouver les mots et la façon de lui expliquer les règles de français, avec l’aide de mon bon vieux Grevisse qui ne me quitte jamais.

C’est fou combien il y a de règles.

Et d’exceptions.

Et puis un jour, après un peu moins de deux ans, il y est arrivé, il a réussi tous ses examens et obtenu haut la main son diplôme d’études secondaires pour lequel il avait travaillé si fort. Il s’est inscrit au collège à Montréal dans le cours qu’il avait en tête, je ne me souviens pas précisément lequel, mais je me souviens qu’il a été accepté.  

Il fallait voir son sourire et ses yeux quand on s’est rencontrés à la bibliothèque la dernière fois, il a voulu m’annoncer la bonne nouvelle en personne, me dire aussi que sa vie prenait un nouveau départ. 

Il m’a dit «merci», je lui ai dit «merci», il m’a demandé pourquoi, je lui ai dit que j’avais appris moi aussi.

J’ai appris qu’on peut toujours se relever.

Nous ne nous sommes jamais revus depuis ce jour, mais je ne l’ai jamais oublié, jamais oublié sa détermination, comment il usait sa gomme à effacer tout autant que son crayon. Et qu’il arrivait toujours avec le sourire. Ce gars-là aurait eu toutes les raisons de se rouler en boule et d’en vouloir à l’univers, il s’est retroussé les manches. 

Et il a réussi.

Et si je vous raconte ça après tout ce temps, c’est que c’est aujourd’hui la journée internationale de l’alphabétisation et qu’il y a encore trop de gens qui arrivent à peine à lire, à écrire et à compter, et que d’apprendre peut faire la différence entre faire du surplace ou avancer.

Même en clopinant.