Le professeur David Morin estime que le Canada se doit d’agir pour rapatrier ses ressortissants radicalisés emprisonnés en Syrie.
Le professeur David Morin estime que le Canada se doit d’agir pour rapatrier ses ressortissants radicalisés emprisonnés en Syrie.

Il faut ramener les enfants des Canadiens radicalisés, croit le professeur David Morin

Jonathan Custeau
Jonathan Custeau
La Tribune
« Le Canada doit être capable d’aller chercher les enfants des Canadiens dans les camps de réfugiés en Syrie. J’ai du mal à m’expliquer pourquoi le gouvernement n’a pas été plus actif. J’espère que le documentaire contribuera à faire bouger les choses », lance le professeur de l’Université de Sherbrooke David Morin, codirecteur de l’Observatoire sur la radicalisation et l’extrémisme violent, à propos du documentaire Les poussières de Daech.

Le film, qui porte sur les enfants de Sherbrokoois radicalisés partis en Syrie, sera présenté sur les ondes de Télé-Québec le 2 septembre à 20 h. Dans le documentaire, Leïla Sakhir, après le décès de son frère dans une explosion en Syrie, se rend dans un camp de réfugiés pour chercher une façon de ramener sa nièce au Canada. La démarche, compliquée, n’a pas permis de faire venir l’enfant au pays jusqu’à maintenant.

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Dans le documentaire, on révèle aussi que plusieurs pays, dont la France, la Finlande et les États-Unis, ont commencé à rapatrier leurs citoyens qui s’étaient radicalisés. Pas le Canada. « Un rapport d’e Human Right Watch publié en juillet donne d’ailleurs une gifle au Canada à ce sujet, ce qui ouvre la porte à des poursuites judiciaires contre le Canada », rapporte le professeur Morin.

David Morin croit qu’il demeure préférable de rapatrier les individus radicalisés que de les laisser dans des camps de réfugiés en Syrie. « Nous n’avons aucune idée de ce qui peut leur arriver là-bas. Ils peuvent être relâchés, s’évader, et on va les perdre de vue. Ça demeure des gens qui sont endoctrinés, qui ne sont pas nécessairement violents, mais est-ce qu’on peut laisser toute une génération d’enfants être radicalisée? Laisser hors de notre vue ces enfants serait de permettre qu’ils deviennent des soldats du califat demain. »

Mais comment accueillir ces hommes et ces femmes qui ont tout laissé derrière pour rejoindre Daech? « Les hommes et les femmes pourront faire face à la justice. Les raisons de les rapatrier sont multiples : la sécurité nationale, les relations internationales et les raisons humanitaires. La réponse du Canada, c’est que c’est compliqué d’envoyer des Canadiens dans les camps, que nous n’avons pas de représentation diplomatique en Syrie. C’est pourtant possible et cet argument est irrecevable. On comprenait, lors de l’élection, que ce sujet était sensible, d’autant qu’on en explique mal les enjeux à la population. Mais plus maintenant. Nous avons un devoir de loyauté, ne serait-ce qu’envers les Kurdes qui ont fait le travail de lutte à l’État islamique à nos côtés. » 

Les poussières de Daech prend toute sa force dans la vulnérabilité de Leïla Sakhir, dans son humanité et son sentiment de devoir protéger les enfants innocents. « La force du documentaire sera d’humaniser le problème. La majorité des enfants dans les camps ont moins de 12 ans. La moitié d’entre eux ont moins de cinq ans. Est-ce qu’on a peur que de rapatrier des enfants de cinq ans parce qu’ils auraient pu être radicalisés? On parle d’enfants qui n’ont pas choisi d’être là-bas et qui peuvent être victimes de violence et d’agressions. Il faut s’assurer de les ramener sur le bon chemin. »

Leïla Sakhir s’est rendue en Syrie pour trouver un moyen de rapatrier sa nièce qui vit dans un camp de réfugiés.

Pour les adultes, il faudra prouver qu’ils ont participé à des activités terroristes. « On a peur de ne pas être capable de les poursuivre. Ailleurs, la législation s’est adaptée. Le seul fait de rejoindre une organisation terroriste est un crime. Et nous ne sommes pas comme en France, où ils doivent composer avec 700, 800 ressortissants radicaux. Ici, on parle de 47 Canadiens, dont 26 enfants. La plupart n’ont pas pris les armes. »

Parmi les enfants se trouvent les filles de Youssef Sakhir et de Zakria Habibi, tous deux tués en Syrie. Dans le documentaire, Leïla Sakhir se prend d’ailleurs à espérer qu’on ait simulé la mort de son frère, dont le corps n’a jamais été retrouvé. 

« Il est arrivé que plusieurs djihadistes soient morts et ressuscités plusieurs fois. Ça faisait partie des stratégies de changer d’identité pour pouvoir rentrer au pays. L’accès aux zones de bombardement est difficile et on ne peut pas affirmer hors de tout doute que certains individus sont morts. Mais dans la plupart des cas, une fois le décès annoncé, ça s’est avéré. »

Enfin, on apprend aussi dans le documentaire que des nouvelles des Canadiens partis en Syrie parvenaient à l’occasion à leur famille. « Le gouvernement peut obtenir de l’information par les familles, mais elle ne les considère pas comme des victimes. Les familles sont laissées à elles-mêmes. Leur donner plus d’appui serait utile et pourrait parfois éviter d’autres départs en plus de faciliter un éventuel retour. »

Le professeur David Morin est donc catégorique : le Canada doit agir pour envoyer le message qu’il respecte ses propres principes et pour sauver des enfants d’un sombre destin.

Pour le documentaire Les poussières de Daech, le journaliste Raed Hammoud a réalisé une entrevue avec une femme du camp de réfugié d’Al-Hol, en Syrie.

À noter que le documentaire T’es où Youssef?, réalisé en 2017 et prélude aux Poussières de Daech, sera pour sa part présenté à Télé-Québec mardi à 20 h.