Sarah Bouchard : « On nous avait pris pour cible parce qu’on était des femmes. Par contre, on ne se voyait pas comme des féministes. »
Sarah Bouchard : « On nous avait pris pour cible parce qu’on était des femmes. Par contre, on ne se voyait pas comme des féministes. »

Frôler la mort un 6 décembre

Appelez cela hasard ou destin, force est d’admettre que Sarah Bouchard a eu beaucoup de chance, le 6 décembre 1989, quand elle a quitté L’École Polytechnique Montréal peu avant l’arrivée du tueur Marc Lépine. La Magogoise est pleine de reconnaissance envers sa mère qui, ce jour-là, l’avait forcée à partir plus tôt sans savoir qu’elle mettrait ainsi sa fille à l’abri d’une terrifiante menace.

Aujourd’hui âgée de 52 ans, Sarah Bouchard a étudié à Polytechnique Montréal entre 1987 et 1991. Elle a terminé ses études avec en poche un diplôme en génie industriel.

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Peu avant que Marc Lépine ne fasse irruption dans l’école et tue 14 femmes, la Magogoise se trouvait dans un petit local habituellement réservé aux élèves de la concentration de génie industriel. Il était environ 16 h 30 lorsqu’elle a appelé sa mère, Gisèle Tremblay, afin de savoir si elle pouvait demeurer à la Polytechnique plus longtemps que prévu. « J’étais partie avec l’auto de ma mère et j’aurais aimé rentrer plus tard. Il n’y avait pas de presse étant donné que je venais de terminer mes cours, le jour même, et qu’il me restait seulement les examens avant la fin de la session. Mais ma mère, qui était habituellement flexible, avait été assez sèche et avait exigé que j’aille la chercher pour qu’on rentre à la maison à l’heure planifiée », raconte Sarah Bouchard.

La jeune femme qu’elle était à l’époque avait été d’autant plus surprise de la réponse obtenue que sa mère avait une collègue de travail qui aurait pu sans difficulté lui offrir le transport jusqu’à la maison.

Le « chemin inverse »

Selon le récit qu’elle fait des événements, Sarah Bouchard aurait probablement croisé le tireur, le jour de la tuerie, si elle avait quitté Polytechnique un peu plus tard. Que se serait-il produit alors? Le simple fait d’envisager une réponse à cette question donne froid dans le dos.

« Il est passé dans l’escalier roulant situé pas loin du local de génie industriel. Il est venu dans le secteur où j’étais. Environ une demi-heure après moi, il a fait le chemin inverse », se remémore-t-elle.

Une fois à la maison, Sarah Bouchard n’a pas su tout de suite le drame qui se déroulait à Polytechnique. Puis le téléphone a commencé à sonner. « Des gens voulaient savoir comment j’allais. Tout s’est passé tellement vite. C’était surréaliste. »

L’ingénieure de formation sait qu’elle a surtout été chanceuse le jour de la tuerie. Mais elle prend néanmoins le soin de remercier sa maman tous les 6 décembre. « Elle m’a sauvé la vie. En fait, j’aurais peut-être pu m’en tirer même en ayant été présente sur place au moment des coups de feu. Mais j’aurais été bien plus marquée par ces événements si je les avais vécus en direct. J’ai eu de la chance », juge-t-elle.

Les mois après

Dans les mois qui ont suivi la tuerie, Sarah Bouchard se souvient que les étudiants étaient plus stressés qu’auparavant en classe. « Des fois, on entendait un bruit plus fort dans l’immeuble et le cœur m’arrêtait. Tout le monde devenait nerveux », se rappelle-t-elle.

Même si Marc Lépine s’était suicidé après le massacre, Sarah Bouchard craignait par moment qu’un second tueur, pris de la même folie meurtrière, tente « de venir terminer le travail » de Lépine.

La Magogoise avait d’ailleurs fait le choix de moins lire les journaux dans les mois après la tuerie. « Je ne voulais plus voir le nom du tueur. Si on veut continuer à avancer, il faut arrêter de visionner les images qui nous nuisent. On n’a pas le choix », plaide-t-elle.

D’autre part, elle note que ses collègues féminines et elle-même partageaient toutes le même constat à l’époque. « On nous avait pris pour cible parce qu’on était des femmes. Par contre, on ne se voyait pas comme des féministes. On n’était pas de la génération qui s’était battue pour leurs droits. Oui, plusieurs filles avaient du caractère parmi nous. Mais c’était juste normal à nos yeux pour une fille d’étudier en génie. »

Elle admet par surcroît qu’elle ne s’est jamais perçue comme une « membre du mouvement féministe », et ce, malgré qu’elle a rapidement dû faire ses preuves dans un monde d’hommes lorsqu’elle a entrepris sa carrière. « J’aimais prendre ma place et ne pas m’en laisser imposer dès mes débuts comme ingénieure », dit-elle.

30 ans plus tard

En raison de son ampleur et de son caractère sexiste, la tuerie de Polytechnique a imprimé un traumatisme profond dans l’esprit de nombreux Québécois. On ne s’étonne donc pas que l’événement fasse à nouveau les manchettes à tous les débuts de décembre.

En dépit de cela, Sarah Bouchard constate qu’il demeure encore des gens pour qui la tuerie demeure entourée d’un halo de mystère. « Ce n’est pas tout le monde qui sait, par exemple, que ce sont les filles qui étaient visées par Marc Lépine », souligne-t-elle.

Mère de trois enfants, elle avoue d’autre part que la tuerie du 6 décembre 1989 a changé sa « perception » et l’a sans doute rendue plus craintive. « Je sais que tout peut se produire dans la vie. Au fil des ans, j’ai donc essayé d’expliquer à mes enfants comment être plus prudents. Je suis plus méfiante et plus protectrice dans le fond en tant que maman », reconnaît-elle.