Crédit: Spectre Média: Jessica GarneauJournaliste : Jonathan Custeau Jouhainna Lebel et son frère biologique Paul-André Brissette

Frère et soeur sans le savoir

Jouhainna Lebel et Paul-André Brissette se sont assis dans la même classe de l'Université de Sherbrooke pendant toute une session, en 2000, sans s'adresser la parole. Ils étaient alors inconnus l'un pour l'autre. Les hasards du destin et un test d'ADN inattendu, 17 ans plus tard, leur révèlent qu'ils sont frère et soeur. Jouhainna a entrepris en janvier des démarches pour retrouver sa mère biologique à Macao. Elle retrouve finalement son frère... à Sherbrooke.
Après la diffusion à Radio-Canada de l'émission Deuxième chance, où le journaliste Pascal Robidas retrouve sa mère biologique à Macao, Jouhainna Lebel se convainc d'amorcer des démarches pour renouer avec ses origines. Née elle aussi à Macao, elle se reconnait dans le cheminement de Pascal Robidas. On lui a raconté que sa mère était décédée, qu'elle avait probablement un frère et une soeur qui pourraient aussi avoir été adoptés. Après avoir contacté la Croix-Rouge à Macao, Jouhainna acceptait de se confier à La Tribune pour raconter son histoire.
Paul-André Brissette, lui, n'avait jamais considéré sérieusement la possibilité de se lancer sur la piste de sa famille biologique à Macao. Comme pour Pascal, Jouhainna et des dizaines d'autres petits Chinois, il est arrivé au Québec au début des années 1980 par l'entremise de soeur Liliane Cayer, une religieuse de la communauté Notre-Dame-des-Anges, à Lennoxville. «On m'a toujours dit que j'étais fils unique et que mes parents étaient décédés. Ça me convenait comme explication.»
Mais le 4 mars dernier, après la lecture de l'article de La Tribune, Paul-André écrit à Jouhainna. «Je n'ai aucune idée pourquoi je lui ai écrit. Nous ne nous connaissions pas tellement avant. Je lui ai dit que moi aussi j'avais le goût de retracer ma famille, que ce serait peut-être plus facile à deux. Je lui ai envoyé la photo du passeport que j'avais quand j'ai été adopté.»
Jouhainna réalise aussitôt que son nom de famille portugais, Monteiro, correspond à celui de Paul-André. «À la blague, je lui ai tout de suite écrit qu'il était mon frère. Pourquoi avions-nous le même nom de famille? J'ai arrêté de respirer. Je lui ai envoyé une photo de moi bébé, mais je trouve que nous ne nous ressemblons pas. Au mieux, nous sommes peut-être cousins.»
Et pourtant. Pourtant, les histoires concordent. Paul-André est né le 12 janvier 1979 à Macao. Il est arrivé au Canada en février 1980, deux mois avant que ne naisse Jouhainna, arrivée en juillet de la même année. Le premier était accueilli par ses parents à Québec. La seconde a vécu ses premières années à Stanstead.
«Je ne voulais pas avoir d'attentes. Quelques jours plus tard, nous avons visité le couvent de Lennoxville, mais nous n'y avons pas trouvé plus d'information», raconte Jouhainna.
«Ça me faisait bizarre dans l'auto parce que nous parlions de nos souvenirs de soeur Liliane. Je n'en avais jamais parlé à personne. Je pensais que j'étais seul, mais je réalise que nous avons les mêmes souvenirs», ajoute Paul-André.
Cherchant à couvrir tous les angles, Jouhainna tend une perche à son frère Alexandre, qui s'est établi à Macao après y avoir retrouvé sa propre famille biologique. «Je lui ai demandé de vérifier si Monteiro était un nom commun.» La réponse a été négative.
Entre-temps, la Croix-Rouge confirme que la mère de Jouhainna est décédée. «Mais ils ne peuvent pas dire quand ni comment. Ils ne peuvent pas retrouver mes grands-parents non plus parce qu'ils n'ont pas de papiers chinois. Je devais faire un deuil de quelqu'un que je ne connaissais même pas.»
Test d'ADN
Jouhainna Lebel et Paul-André Brissette décident alors de commander un test d'ADN, un test qui ne permet pas d'établir s'ils sont cousins, mais qui confirme ou infirme l'hypothèse selon laquelle ils sont frère et soeur.
Le 14 mars, ils acheminent le test pour analyse. «Nous nous gardions de grosses réserves pour ne pas avoir de déception...» dit Paul-André.
Le 29 mars, les résultats arrivent. Les probabilités que Jouhainna et Paul-André soient frère et soeur sont de 99,9 %.
«J'ai appelé le laboratoire parce que je ne comprenais pas les résultats. Le coeur voulait m'exploser. Je les ai fait répéter pour être certaine», confie Jouhainna.
Paul-André, enseignant au secondaire, s'apprêtait à entrer en classe quand il a reçu l'appel de Jouhainna. «Elle pleurait. Elle m'a dit : tu es mon frère! Je me suis mis à pleurer aussi. Je ne savais même pas pourquoi. Je n'ai aucune idée de ce que j'ai enseigné ce matin-là.»
Entre le choc et le bonheur
Jouhainna Lebel s'attend encore à ce qu'on la réveille pour lui annoncer qu'il y a eu erreur, que Paul-André Brissette n'est pas réellement son frère. La vague d'émotions est tellement grosse qu'elle n'arrive pas à mettre des mots sur les sentiments qui étreignent son coeur et sa tête. Tout en s'apprivoisant, Jouhainna et Paul-André réalisent à quel point ils ont toujours été près l'un de l'autre sans savoir que le même sang leur coulait dans leurs veines.
Paul-André Brissette était un ami de l'ex-conjoint de Jouhainna. Par pur hasard. Ils se retrouvaient à l'occasion sur un terrain de football. «Un jour, à la blague, il m'a dit que son fils me ressemblait plus qu'à lui», se rappelle Paul-André. Aujourd'hui, la boutade prend un sens bien différent.
Le choc est immense pour les familles réunies. Il y a les conjoints, les parents, qui manifestent leur joie. Il y a Jouhainna et Paul-André, qui hésitent encore à nommer la joie ou le bonheur en attendant d'avoir tout encaissé.
«Quand j'ai appelé mon chum pour lui dire, je ne faisais que répéter : je ne comprends pas. La Chine, c'est loin. Je pensais que ça prendrait toute ma vie avant d'avoir des réponses. Je ne m'attendais pas à ce que mon frère soit là, à Sherbrooke», réagit Jouhainna.
Pourtant, Paul-André, père de trois enfants, n'a jamais été bien loin. La gardienne de ses enfants avait déjà hébergé Jouhainna dans le passé. De la fenêtre de son bureau, à l'école Montcalm, il peut presque voir la maison de sa soeur, en étirant le cou. Pour lui aussi, la terre a tremblé.
«J'étais seul au monde, et maintenant, j'ai une soeur, un neveu et une nièce... C'est gros à avaler. Je ne sais pas comment on fait avec une soeur.»
«C'est comme dans un film, ajoute Jouhainna. Nous avons vécu nos vies en parallèle, mais nous nous ressemblons beaucoup dans nos cheminements. Paul-André et moi nous croisions de temps en temps, sans plus, et nous faisions parfois des blagues en disant que nous étions frère et soeur.»
Secoués, ils ont tous les deux attendu avant d'annoncer la nouvelle à leurs parents. «Je voulais apprendre à gérer ça en premier. J'évitais de le dire à tout le monde pour ne pas que mes parents l'apprennent», confie Paul-André. Il a donc imprimé l'article de La Tribune portant sur Jouhainna. «C'est moi son grand frère de 38 ans», a-t-il ensuite annoncé.
«Mes parents n'en revenaient pas. Ils m'encourageaient à faire des démarches, mais ne voulaient pas que je sois déçue», mentionne Jouhainna.
Il faudra maintenant du temps pour définir la relation qu'entretiendront un frère et une soeur qui viennent de se trouver. «Je suis ébranlée. C'est une question d'identité. Ce n'est pas important de savoir à qui je ressemble, mais j'avais besoin de savoir d'où je viens. C'est encore abstrait, comme si ce n'était pas normal que ce soit aussi facile. Je trouve ça merveilleux. Ce n'est pas négatif du tout. Maintenant c'est tangible. J'ai quelqu'un qui a le même sang que moi.»
Paul-André Brissette abonde dans le même sens. «Le plan, pour le moment, c'est d'apprendre à se connaître. Je peux être très envahissant quand je veux quelqu'un dans ma vie.»
La pression de l'entourage, tellement heureux de ces retrouvailles, pèse lourd, mais autant Jouhainna que Paul-André s'entendent pour prendre le temps de s'apprivoiser. Entre-temps, ils se sont lancé sur la trace de la famille Monteiro, à Macao et au Portugal...