Pierre-Luc Grenier alias Faf

Faf, un humoriste qui repousse les limites

Est-ce que l’humour noir a encore sa place en 2019? L’humoriste Faf est l’un de ceux qui repoussent parfois les limites alors que certaines personnes dénoncent que l’on fasse des blagues sur les agressions sexuelles ou la violence envers les enfants. La Tribune vous présente deux points de vue sur la question.

« Je veux seulement faire rire », plaide Faf

Pierre-Luc Grenier alias Faf se définit comme un humoriste noir. Il blague constamment sur le viol, la violence conjugale et même la violence envers les enfants. Il sait qu’il peut choquer, mais il estime que son humour a bel et bien sa place au Québec.

Sa page Facebook donne une bonne idée du genre de blagues racontées par l’humoriste qui est en spectacle mercredi soir au bar Le Magog.

« La vie sexuelle avec ma blonde n’est plus la même depuis qu’elle a lu un livre sur le consentement » ou encore « Je m’en viens de plus en plus difficile sur mon choix de fille, c’est normal, le prix du GHB ne cesse de monter. »

« Je pense que ce sont des blagues que le monde aime entendre, indique celui qui a fait plusieurs premières parties de Jean-François Mercier et Mike Ward. Ma théorie c’est que la grande majorité des gens aiment ce genre d’humour, mais ils n’osent pas les faire en public. Oui il y a des gens qui peuvent être offensés, j’en suis très conscient, mais je pense qu’ils sont en petit nombre. Il y a beaucoup de gens qui sont offencés pour les autres. »

L’humour noir a même un effet thérapeutique sur certaines personnes selon Pierre-Luc Grenier.

« J’ai fait un spectacle dans un bar à Québec et il y avait un gars qui venait juste de perdre un de ses parents à cause du cancer et j’avais fait une blague sur le cancer. Il est venu me voir pour me dire que je ne pouvais pas savoir à quel point je lui avais fait du bien. »

Violence envers les enfants

Faf va même jusqu’à faire des blagues sur la maltraitance des enfants.

« Quand le médecin a vu les blessures de mon gars, il a menacé d’appeler la DPJ. Je lui ai dit que ça ne servirait à rien, ils ne le ramèneront pas à la vie », peut-on lire sur sa page Facebook.

Cette blague n’est pas sans rappeler le drame de Granby ou une fillette de sept ans est décédée après avoir été maltraitée par ses parents.

« Qu’est qui dit que je ne dénonce pas les gens qui font des actes horribles justement, se défend-il. La musique, la littérature et les films vont souvent se servir du deuxième degré en se mettant à la place de l’agresseur. On n’est peut-être pas habitué d’entendre ça en humour au Québec, mais partout ailleurs dans le monde ça se fait. J’ai vu personnellement ce que les mauvais traitements, la négligence et même le viol peuvent faire aux enfants et aux femmes. Je suis totalement contre tout ça évidemment. »


« Mon but c’est juste de conter des blagues pour conter des blagues »
Pierre-Luc Grenier alias Faf

Pierre-Luc Grenier, qui a été éducateur spécialisé pendant 10 ans et a travaillé dans des écoles, s’impose quand même une limite.

« Je ne veux pas faire de blagues sur des personnes spécifiques à part mettons Jules César. Je sais que j’ai le potentiel d’être controversé et je ne veux pas l’être sur cet aspect-là. »

« Mon but c’est juste de conter des blagues pour conter des blagues, résume-t-il. Je veux faire rire. J’ai juste fait le pari qu’il n’y a rien de tabou. Je considère que c’est une échappatoire pour bien des gens. »

Le CALACS sous le choc

Appelée à commenter, Alexandra Pepin, intervenante et responsable des communications au CALACS de l’Estrie, déplore que ces sujets peuvent être considérés comme de l’humour. «Nous sommes sous le choc», déclare-t-elle.

«Nous déplorons que ce genre de spectacle soit encore présenté. Ce n’est pas drôle et c’est une atteinte à la personne. Une agression, c’est tragique pour la victime et pour ses proches.»

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L’humoriste qui rit du viol

Le passage de l’humoriste Faf au Bar le Magog mercredi n’a pas fait l’affaire de tout le monde. Les blagues sur la pédophilie, le GHB, le viol conjugal, les femmes et les Juifs ne plaisent pas nécessairement et choquent même au plus haut point Emel Thomas, une survivante d’agressions sexuelles et formatrice en prévention des violences à caractère sexuel à l’Université de Sherbrooke.

« Eh oui, même après le mouvement #MoiAussi, il y en a encore pour bâtir leur carrière sur le dos des survivants, mentionne Mme Thomas dans une lettre ouverte envoyée à La Tribune. Et il y a encore un public pour les blagues dont la punchline est ‘‘pis là, j’ai violé la femme (ou l’enfant, ou le chien) lol’’. Et ça, en tant que femme, en tant que survivante, pis en tant que militante, ça me fait mal, pis ça me met en t... »

Mme Thomas tient à préciser qu’elle est une consommatrice de spectacles d’humour et que son point de vue ne s’explique pas par un « manque d’humour ».

« Il y a plein d’humoristes que je trouve très drôles comme Rosalie Vaillancourt, Yannick De Martino, Sèxe Illégal, Adib Alkhalidey et Guillaume Wagner. J’ai des amis humoristes qui font une job formidable. Je paie pour voir des shows d’humour. J’ai même participé à des shows d’humour! Mais le spectacle de Faf ne m’a pas fait rire pantoute. »

« Comment est-ce qu’on peut, collectivement, avoir assez de recul pour rire des agressions sexuelles alors que plus de 1,3 million de personnes (hommes, femmes et personnes non-binaires) en sont victimes rien qu’au Québec, poursuit-elle. Quand dans chaque famille, chaque groupe d’amis, chaque lieu de travail, il y a au moins une victime, pouvez-vous me dire qu’est-ce qu’il y a de si drôle? »

Mme Thomas admet que la liberté d’expression est un droit fondamental dans notre société, mais précise qu’elle ne protège pas les propos qui incitent à la haine, la violence ou le terrorisme.

« Selon moi, avec une tribune vient aussi une certaine responsabilité sociale, mentionne-t-elle. Si Faf cautionne sur scène ou en ligne la violence faite aux femmes, il ne faudra pas s’étonner si son following pose des gestes violents et misogynes. »

« Et même si c’était drôle, est-ce que ça en vaudrait la peine, résume-t-elle. Est-ce que le rire de certains est au-dessus du stress post-traumatique des victimes? De leur honte? De leur peur de ne pas être crues? De la banalisation de leurs vécus? De leurs plaintes rejetées et de leurs agresseurs en liberté? L’humour « noir » n’existe pas dans une dimension parallèle hors de notre société et de nos croyances. »