La tragédie de Lac-Mégantic revient dans l'actualité avec la diffusion d'un reportage de l'émission Enquête sur les pratiques d'un cabinet juridique du Texas qui a obtenu le mandat de représenter les familles de 40 des 47 victimes.

Tragédie de Lac-Mégantic : 40 M $ aux avocats américains

En s'adressant aux tribunaux américains pour obtenir justice, les familles des victimes de la tragédie de Lac-Mégantic ont laissé dans les poches des avocats américains qui les représentaient environ 40 pour cent des indemnités qui leur ont été accordées, soit quelque 40 millions $.
Pire, le cabinet texan Garcia Law Group, à qui les familles endeuillées de 40 des 47 victimes ont confié le mandat de les représenter dès l'été 2013, n'aurait effectué aucun travail d'ordre juridique et aurait refilé leur cause à deux autres cabinets, tout en se gardant une bonne part de ces honoraires.
C'est ce qu'une équipe de l'émission Enquête a mis en lumière, jeudi soir, dans un reportage de la journaliste Sylvie Fournier diffusé à Ici Radio-Canada.
On y apprend que dès les premiers jours qui ont suivi la catastrophe du 6 juillet 2013, Willie Garcia, un réputé « chasseur d'ambulances » américain, débarquait à Lac-Mégantic pour recruter des clients chez les familles endeuillées.
L'homme, qui n'est pas avocat, aurait obtenu la toute première poursuite engagée aux États-Unis dans cette affaire, avant même qu'on ait fini le décompte des victimes.
Au terme de rencontre d'informations, de publicités et de démarchage, un total de 40 familles endeuillées ont signé un contrat avec Willie Garcia et deux avocats des cabinets Webster Law Firm de Houston et Meyers & Flowers de Chicago, moyennant des honoraires de 40 pour cent des indemnités obtenues. L'avocat québécois Hans Mercier agissait alors comme avocat-conseil et facilitait les communications en français.
Or, selon les informations obtenues par Enquête, sans même avoir effectué de travail d'ordre juridique, la firme Garcia aurait touché à elle seule une somme évaluée entre 10 et 15 millions $.
Lancé sur les traces de Willie Garcia, au Texas, Enquête dresse le portrait d'un infirmier auxiliaire qui s'est fait une spécialité d'approcher les victimes de catastrophe pour revendre leur cause à des avocats. L'homme aurait sévi lors d'importants accidents en Indonésie, en Grèce et en Russie.
Un ex-procureur en chef du district de Hidalgo au Texas, Bill Edwards, dénonce cette pratique et soutient « qu'on ne peut pas obtenir un dossier dans le but de le refiler à un autre juste pour encaisser ».
Me Edwards va jusqu'à affirmer que les contrats pourraient être invalides du fait qu'ils ont été signés par Willie Garcia lui-même, qui n'est pas membre du Barreau du Texas, et que les familles de Lac-Mégantic pourraient de ce fait avoir des recours et récupérer certains honoraires.
Selon des informations obtenues par La Tribune, des avocats américains auraient d'ailleurs commencé à solliciter des familles à Lac-Mégantic pour prendre des actions en ce sens.
«On se sent manipulés»
Deux Méganticois témoignent par ailleurs dans le reportage présenté jeudi soir.
Ginette Cameron, qui a perdu sa fille Geneviève Breton, raconte qu'elle n'était pas en mesure de prendre des décisions quand Willie Garcia l'a approchée en juillet 2013. « Je me suis dit que dans le fond il fallait que quelqu'un paye (pour ce qui était arrivé). On a pris les gens qui étaient là finalement. »
« C'est choquant, a dit Pascal Lafontaine, qui a perdu sa conjointe Karine, la mère de ses trois enfants. On se sent manipulés. On est une machine à faire du profit. »
Joint par La Tribune avant la diffusion du reportage, l'avocat de Lac-Mégantic Me Daniel Larochelle a dit espérer que le document alerte les Méganticois et les fasse se questionner sur les mandats qu'ils ont réellement donnés à leur avocat.
Me Larochelle, qui a piloté le recours collectif qui a permis de distribuer environ 60 millions $ à quelque 4500 plaignants contre des honoraires d'à peu près 28 %, souhaite également que le Barreau du Québec intervienne pour édicter des règles claires et pour ne pas que ça se reproduise.
L'avocat sherbrookois Me Jean-Pierre Rancourt, qui a développé une pratique aux États-Unis, a rappelé quant à lui que des honoraires de 40 pour cent des indemnisations obtenues sont monnaie courante là-bas.
« Les avocats vont chercher des clients en leur disant qu'ils vont assumer tous les frais, mais en chargeant 40 %. Ils font ça quand ils savent qu'ils ont une cause solide. Mais avant de signer de tels mandats, met-il en garde, il faut négocier. »
Rappelons que le juge Gaétan Dumas avait lui aussi dénoncé la voracité des avocats américains, il y a déjà presque deux ans, avant que le plan d'arrangement avec les créanciers de la Montreal, Maine & Atlantic ne soit adopté.
« Sachant que des honoraires de 40 pour cent pourraient être payés par les successions des victimes de décès, ce ne serait pas un plan que je considère juste et équitable. Je veux que ce soit les victimes qui bénéficient du règlement », avait-il alors déclaré.
Sauf qu'en acceptant le plan, il semble que les créanciers n'aient pas tenu compte des réserves du juge Dumas.
Au dernier bilan, le fonds pour les familles des 48 personnes décédées (incluant la famille d'un pompier) a atteint 111 millions $. Sa répartition allait de 400 000 $ à 2, 3 ou 4 millions $ par famille de victime. Une famille devait recevoir plus de 5 millions $.