Cinq ans après la tragédie, Harold Bérubé met en garde contre la tentation de vouloir faire trop vite.

Tirer des leçons du passé de Lac-Mégantic pour construire l’avenir

Il s’est montré critique de la décision prise à l’automne 2013 de démolir presque tout ce qui restait du centre-ville de Lac-Mégantic. Cinq ans plus tard, le professeur en histoire urbaine Harold Bérubé maintient quelques signaux d’alarme mais entrevoit des orientations positives dans les efforts de reconstruction.

« Cinq ans ce n’est pas très long à l’échelle historique pour une ville et un événement comme celui-là », met d’abord en contexte le professeur agrégé au département d’histoire de l’Université de Sherbrooke.

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« De plus, c’est assez rare qu’on ait une destruction de cette ampleur-là aujourd’hui. C’est quelque chose qui arrivait plus fréquemment à l’époque où les villes étaient plus vulnérables aux incendies, par exemple avec la présence de plus de bois et des services d’incendie moins développés. À l’extérieur des guerres, on ne voit plus ça un centre-ville soufflé dans le monde occidental. »

Mais puisque l’étude du passé peut éclairer l’avenir, M. Bérubé a bien voulu poser son œil d’historien sur le chemin parcouru depuis cinq ans.

« Le grand péril, c’était que des promoteurs débarquent avec des projets clé en main un peu impersonnels, génériques, qui ne sont pas adaptés à une ville de la taille de Lac-Mégantic et aux gens qui y habitent », rappelle-t-il.

Sans pouvoir juger de l’argument de la contamination, il continue de penser que la démolition du centre-ville était un prix fort à payer sur les plans mémoriel, social et communautaire.

« C’est un énorme traumatisme pour une communauté de voir un morceau de sa ville disparaître soudainement. La comparaison la plus proche que je peux faire, ce sont les grandes démolitions des années 60 quand les Villes ont voulu démolir leur quartier ouvrier un peu défait. Montréal et son Faubourg à m’lasse, par exemple, où il y a Radio-Canada maintenant. Ou le vieux Hull parce que les parlementaires à Ottawa n’aimaient pas la vue sur les quartiers ouvriers.

« Lorsqu’on entend les gens qui ont vécu ces démolitions-là, ils notent l’aspect traumatisant de perdre tous ses repères de jeunesse. (…) À Lac-Mégantic c’est pire, parce qu’en plus d’avoir perdu le cadre matériel, on a perdu de la famille et des amis. »

Cela étant fait, il importe maintenant de rebâtir en tirant des leçons du passé.

Ne pas nier le drame

En ce sens, la démarche Réinventer la ville par laquelle les citoyens ont été appelés à rêver leur centre-ville lui apparaît exemplaire comme approche, pourvu que les décideurs tiennent réellement compte des attentes exprimées.

Expliquant qu’une rue vivante se constitue de plusieurs petites choses qui interagissent en écosystème discret, il énumère des ingrédients à prendre en considération.

Une diversité d’acteurs et de fonction des bâtiments, une forme matérielle qui fait un clin d’œil à ce qui était là auparavant, un monument commémoratif aussi. Il faut réussir, en somme, à créer une continuité bien dosée avec ce qui a été rasé.

« Ramener les habitants au centre-ville me semble la priorité absolue et il ne faut pas nier l’existence du drame. »

À propos de la voie de contournement ferroviaire, annoncée pour 2022, il croit que les gouvernements n’avaient pas le choix d’aller de l’avant.

« On savait que ça coûterait cher mais ça me semble la moindre des choses d’ouvrir le portefeuille compte tenu du nombre de morts et même si certaines études concluent que ce n’est pas justifié. C’est un peu dommage que ça ait été aussi long. »

Harold Bérubé est professeur agrégé au département d’histoire de l’Université de Sherbrooke, spécialiste de l’histoire urbaine.

À propos de l’emprise ferroviaire qui continuera de traverser le cœur du nouveau centre-ville, il conseille de retourner vers les citoyens.

« De marquer l’espace où était la voie ne serait peut-être pas une mauvaise idée. Ça peut être un marqueur relativement discret. Je pense à la place de la Bastille où on a mis des bornes dans le sol pour marquer l’emplacement exact de la forteresse.

« Ça revient à la douloureuse décision de ce qu’on veut garder en terme de mémoire et de ce qu’on veut oblitérer. C’est plus à la communauté à travers une consultation de s’entendre, parce qu’entre le pôle du souvenir douloureux qui est gardé en vie et l’autre extrême qui est de tout oublier, il faut déterminer quelle est sa zone de confort. »

À propos de l’Espace de mémoire qui prendra place sur le site de l’ancien Musi-Café, il souligne l’importance de se souvenir.

« C’est clair que le besoin de commémorer est là. Il faut que ce soit inscrit dans le matériel. Il ne faut pas qu’on oublie ce qui s’est passé. Il faut qu’on marque la mémoire de cet événement et on peut espérer qu’avec les années, ça va devenir quelque chose de positif pour l’endurance de la communauté », dit-il, en citant l’exemple de la Water Tower de Chicago, une des seules survivantes du grand incendie de 1871 qui est préservée précieusement dans un petit parc « comme un marqueur d’une ville qui a surmonté une énorme destruction et qui est devenue une métropole régionale ».

Cinq ans plus tard, Harold Bérubé met en garde enfin contre la tentation de vouloir faire trop vite.

« Si j’avais une recommandation à faire aux élus municipaux, ce serait de prendre leur temps, de consulter, et de jouer leur rôle de décideur en tranchant au moment opportun. Cette reconstruction ne peut pas être prise à la légère. Il faut avancer prudemment en se disant qu’ils vont récolter le fruit de leurs efforts non pas l’année prochaine mais un peu plus loin. »

« Au final, dit-il, ce sont les historiens qui vont faire le bilan dans 20 ans, pour dire si ç’a marché ou non. »